‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 142 sur 232 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

La nuit commençait ; Davout , Eugène , et le Duc de Trévise n'avaient que sa courte durée pour ranimer et réchauffer leurs soldats-, jusque-là toujours au bivouac. Pour la première fois, depuis Moscou, ces malheureux avaient reçu des vivres suffisants; ils allaient les préparer et se reposer chaudement et à couvert; comment leur faire reprendre leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos , dont ils commencent à goûter la. douceur inexprimable? Qui leur persuadera de Tinterrompre pour retourner sur leurs pas , et rentrer dans les ténèbres et les glaces russes ?

Eugène et Mortier se disputèrent ce dévouement. Le premier ne l'emporta qu'en se réclamant de son rang suprême. Les abris et les distributions avaient produit ce que les menaces n'avaient pu faire; les traîneurs s'étaient ralliés. Eugène retrouva quatre mille hommes ; au nom du danger de Ney tous marchèrent, mais ce fut leur dernier effort!

Ils s'avancèrent dans l'obscurité , par des chemins inconnus , et firent au hasard deux lieues , s'arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà l'anxiété augmentait. S'était-on égaré? Était-il trop tard? Leurs malheureux compagnons avaient-ils succombé? Était-ce l'armée russe triomphante qu'on allait rencontrer? Dans cette incertitude , le Prince Eugène, fît tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur cette mer de neige des signaux de détresse : c'étaient ceux

du troisième corps qui, n'ayant plus d'artillerie, répondait au canon du quatrième par des feux de pelotons.

Les deux corps se dirigèrent aussitôt l'un sur Tautre. Les premiers qui s'aperçurent furent Ney et Eugène; ils accoururent, Eugène plus précipitamment, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre ! Eugène pleurait , Ney laissait échapper des accents de colère! L'un , heureux , attendri , exalté de l'héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleresque venait recueillir ; l'autre encore tout échauffé du combat , irrité des dangers que l'honneur de l'armée avait courus dans sa personne , et s'en prenant à Davout , qu'il accusait à tort de l'avoir abandonné.

Quelques heures après, quand celui-ci voulut s'en excuser, il n'en put tirer qu'un regard rude et ces mots : « Moi , monsieur le Maréchal , je ne vous re- « proche rien ; Dieu nous voit et vous juge ! »

Cependant, dès que les deux corps s'étaient reconnus , ils n'avaient plus gardé de rangs. Soldats, officiers , généraux ,* tous avaient couru les uns vers les autres. Ceux d'Eugène serraient les mains à ceux de Ney; ils les touchaient avec une joie mêlée d'étonnement et de curiosité , et les pressaient contre leur sein avec une tendre pitié ! Les vivres , l'eau-devie qu'ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent; ils les accablent de questions. Puis, tous ensemble, ils marchent vers Orcha , tous impatients , ceux d'Eugène d'entendre, ceux de Ney de raconter!

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