‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 145 sur 232 · CHAPITRE VllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VllI

« grand général , à un guerrier si renommé , s'il lui (( restait une seule chance de salut. Mais quatre-vingt (( mille Russes sont devant et autour de lui , et, s'il (( en doute , Kutusof lui offre d'envoyer parcourir ses « rangs , et compter ses forces. »

Le Russe n'avait point achevé , que tout à coup quarante décharges de mitraille , partant de la droite de son armée, viennent, en déchirant l'air et nos rangs, l'interdire et lui couper la parole. En même temps un officier français s'élance sur lui, comme sur un traître , pour le tuer^ et tout à la fois Ney, qui retient ce transport , se livrant au sien , lui crie : •« Un « Maréchal ne se rend point ; on ne parlemente pas « sous le feu ; vous êtes mon prisonnier ! » Et le malheureux officier, désarmé , est resté exposé aux coups des siens. Il n'a été relâché qu'à Kowno , après vingtsix jours , ayant partagé toutes nos douleurs, libre d'y échapper, mais enchaîné par sa parole.

En même temps l'ennemi redouble ses feux , et ils disent qu'alors toutes ces collines , il n'y a qu'un ins* tant froides et silencieuses , sont devenues des volcans en éruption; mais que Ney s'en est exalté! Puis, s'enthousiasmant chaque fois que le nom de leur Maréchal revient dans leurs discours, ils ajoutent qu'au milieu de tous ces feux, cet homme de feu semblait être dans l'élément qui lui était propre !

Kutusof ne la point trompé. On voit, d'un côté, qualre-vingt mille hommes , des rangs entiers, pleins.

profonds, bien nourris, des lignes redoublées, de nombreux escadrons , une artillerie immense sur une position formidable, enfm tout, et la Fortune, qui à elle seule tient lieu de tout; de Tautre côte, cinq mille soldats , une colonne traînante , morcelée , une marche incertaine, languissante, des armes incomplètes , sales , la plupart muettes et chancelantes dans des mains aflaiblies!

Et cependant le général français n a songé ni à se rendre , ni même à mourir, mais à percer, à se faire jour, et cela sans penser qu'il tente un effort sublime! Seul ,> et ne s'appuyant sur rien , quand tout s appuyait sur lui , il a suivi l'impulsion de sa nature forte, et cet orgueil d'un vainqueur à qui l'habitude des succès invraisemblables a fait croire tout possible!

Ge qui les étonnait le plus , c'est qu'ils eussent été si dociles , car tous ont été dignes de lui ; et ils ajoutent que c'est là qu'ils ont bien vu que ce ne sont pas seulement les grandes opiniâtretés, les grands desseins, les grandes témérités qui font le grand homme, mais surtout cetUB puissance d'y entraîner et d'y soutenir les autres!

Ricard et ses quinze cents soldats étaient en télé ; Ney les lance contre l'armée ennemie , et dispose le reste pour les suivre. Cette division plonge avec la route . dans le ravin , en ressort avec elle , et y retombe écrasée par la première ligne russe.

Le Maréchal, sans s'étonner ni permettre qu'on

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