‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 15 sur 232 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

la veille de la grande bataille y avait perdu environ quarante mille hommes à Borodino ; restait quatrevingt-dix mille hommes. Des régiments de marche et les divisions Laborde et Pino allaient la rejoindre : elle était donc encore forte dfe cent mille hommes en arrivant devant Moscou. Sa marche était appesantie par six cent sept canons j deux mille cinq cents voitures d'artillerie, et cinq mille voitures de bagages; elle n'avait plus de munitions que pour un jour de combaL Peut-être Kutusof calcula-t-il la disproportion de ses forces réelles avec les nôtres. Au reste, on ne peut avancer ici que des conjectures, car il donna des motifs purement stratégiques à sa retraite.

Ce qui est certain , c'est que ce vieux général trompa le Gouverneur j usqu'au dernier moment. « Il lui ju- « rait encore sur ses cheveux blancs qu'il se ferait tuer « avec lui devant Moscou ! » quand soudain celui-ci apprend que dans la nuit , dans le camp , dans un Conseil , l'abandon , sans combat , de cette capitale vient d'être décidé !

A cette nouvelle , Rostopchin , furieux mais inébranlable, se dévoue. Le temps pressait : on se hâte. On ne cherche plus à cacher à Moscou le sort qu'on lui destine ; ce qui restait d'habitants n'en valait plus la peine; il fallait d'ailleurs les décider à fuir pour leur salut.

La nuit, des émissaires vont donc frapper à toutes les portes : ils annoncent l'incendie! Des fusées sont

glissées dans toutes les ouvertures favorables, et surtout dans les boutiques, couvertes de fer, du quartier marchand. On enlève les pompes! La désolation monte à son comble , et chacun , suivant son caractère , se trouble ou se décide. La plupart se groupent sur les places : ils se pressent, ils se questionnent réciproquement , ils cherchent des conseils ; beaucoup errent sans but, les uns tout effarés de terreur, les autres dans un état effrayant d'exaspération. Enfin l'armée, le dernier espoir de ce peuple, l'abandonne ; elle commence à traverser la ville-; et, dans sa retraite, elle entraine avec elle les restes encore nombreux de celte population.

Elle sortit par la porte deKoIomna, entourée d'une foule de femmes, d'enfants et de vieillards désespérés. Les champs en furent couverts : ils fuyaient dans toutes les directions, par tous les sentiers, à travers champs , sans vivres, et tout chargés de leurs effets , les premiers que, dans leur trouble , ils avaient trouvés sous leurs mains. On en vit qui , faute de chevaux, s'étaient attelés eux-mêmes à des chariots , traînant ainsi leurs enfants en bas âge, ou leur femme malade, ou leur père infirme, enfin ce qu'ils avaient de plus précieux. Les bois leur servirent d'abri; ils vécurent de la pitié de leurs compatriotes.

Ce jour-là une scène effrayante termina ce triste drame. Ce dernier jour de Moscou venu , Rostopchin rassemble tout ce qu'il a pu retenir et armer. Les pri-

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