‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 154 sur 232 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Ainsi Tarmée avait repassé, pour la troisième et dernière fois, le Dni^er, fleuve à demi russe et à demi lithuanien , mais d'origine moscovite. Il coule de Test à l'ouest jusqu'à Orcha , oii il se présente pour pénétrer en Pologne; mais là, des hauteurs lithuaniennes, s'opposant à cette invasion, le forcent de se détourner brusquement vers le sud et de servir de frontière aux deux pays.

Les quatre-vingt mille Russes de Kutusof s'arrêtèrent devant ce faible obstacle. Jusque-là ils avaient été plutôt spectateurs qu'auteurs de notre désastre. Nous ne les revîmes plus : l'armée fut. délivrée du supplice de leur joie.

Dans cette guerre , et comme il arrive toujours, le caractère de Kutusof le servit plus que ses talents. Tant qu'il fallut tromper et temporiser, son esprit

astucieux, sa paresse, son grand âge, agirent d'euxmêmes : il se trouva Fhomme de la circonstance, ce qu'il ne fut plus ensuite dès qu il fallut marcher rapidement., poursuivre , prévenir , attaquer.

Mais depuis Smolensk, Platof avait passé le flanc droit de la route, comme pour se joindre à Wîltgenstein. Toute la guerre se porta de ce côté.

Le 22 on marcha péniblement d'Orchâ vers Borizof , sur un large chemin bordé d'un double rang de grands bouleaux , dans une neige fondue , et au travers d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noyèrent; elle retint et livra aux Cosaques tous ceux des blessés qui , croyant la gelée établie pour toujours , avaient , à Smolensk , changé leurs voitures contre des traîneaux.

Au milieu de ce dépérissement il se passa une action d'une énergie antique. Deux marins de .la Garde venaient d'être coupés de leur colonne par uue bande de Tartares qui s'acliarnaient sur eux. L'un perdit courage et voulut se rendre; l'autre, tout en combat* tant, lui cria que s'il commettait cette lâcheté il le tuerait ; et en effet , voyant son compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l'ennemi, il l'abattit d'un coup de feu entre les mains des Cosaques ! Puis , pro* fitant de leur étonnement , il rechargea promplement sou arme, dont il menaça les plus hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gf^gna du terrain, et parvint, à rejoindre sa troupe.

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