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CHAPITRE IV

Ce jour-là même (le i4 septembre), Napoléon, enfin persuadé que Kutusof ne s'était pas jeté sur son flanc droit , rejoignit son avant-garde. H monta à cbeval à quelques lieues de Moscou. Il marchait lentement, avec précaution, faisant sonder devant lui les bois et les ravins , et gagner le sommet de toutes les hauteurs , pour découvrir Tarmée ennemie. On s'attendait à une bataille : le terrain s'y prétait ; des ouvrages étaient ébauchés, mais tout avait été abandonné, et Ton n'éprouvait pas la plus légère résistance.

Enfin une dernière hauteur reste à dépasser; elle touche à Moscou , qu'elle domine : c'est le Mont du Salut. Il s'appelle ainsi parce que, de son sommet , à Taspect de leur ville sainte, les habitants se signent et se prosternent. Nos éclaireurs l'eurent bientôt couronné. Il était deux heures; le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette grande cité. A ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrêtent; ils crient : « Mos- « cou ! Moscou ! i> Chacun alors presse sa marche ; on accourt en désordre , et l'armée entière, battant

des mains, répète avec transport : <c Moscou! Moscou ! » comme les marins crient : « Terre ! Terre / » à la fm d'une longue et pénible navigation.

A la vue de cette ville dorée, de ce nœud brillant de l'Asie et de l'Europe, de ce majestueux rendezvous où s'unissaient le luxe, les usages et les arts des deux plus belles parties du monde , nous nous arrêtâmes, saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire était arrivé! Comme il allait devenir le plus grand, le plus éclatant souvenir de notre vie entière ! Nous sentions qu'en ce moment toutes nos actions devaient fixer les yeux de TUnivers surpris , et que chacun de nos moindres mouvements serait historique !

Sur cet immense et imposant théâtre, nous croyions marcher entourés des acclamations de tous les Peuples; fiers d'élever notre siècle reconnaissant audessus de tous les autres siècles, nous le voyions déjà grand de notre grandeur, et tout brillant de notre gloire !

A notre retour, déjà tant désiré , avec quelle considération presque respectueuse , avec quel enthousiasme allions-nous être reçus au milieu de nos femmes, de nos compatriotes, et même de nos pères! Nous serions, le reste de notre vie, des êtres à part, qu'ils ne verraient qu'avec étonnement , qu'ils n'écouteraient qu'avec une curieuse admiration! On accourrait sur notre passage^ on recueillerait nos

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