CHAPITRE IV
moindres paroles ! Cette miraculeuse conquête nous environnait d'une auréole de gloire : désormais on croirait respirer autour de nous un air de prodige et de merveille !
Et quand ces pensées orgueilleuses faisaient place à des sentiments plus modérés, nous nous disions que c'était là le terme promis à nos travaux ; qu'enfin nous allions nous arrêter, puisque nous ne pouvions plus être surpassés par nous-mêmes, après une expédition, noble et digne émule de celle d'Egypte, et rivale heureuse de toutes les grandes et glorieuses guerres de l'antiquité.
Dans cet instant, dangers, souffrances, tout fut oublié. Pouvait-on acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie : « J'étais de l'armée de « Moscou! »
Eh bien! mes compagnons, aujourd'hui même, au milieu de notre abaissement , et quoiqu'il date de celte ville funeste, cette pensée d'un noble orgueil n'est-elle pas assez puissante pour nous consoler encore, et relever fièrement nos têtes abattues par le malheur?
Napoléon lui-même était accouru. 11 s'arrêta transporté : une exclamation de bonheur lui échappa ! Depuis la grande bataille, les Maréchaux, mécontents, s'étaient éloignés de lui; mais à la vue de Moscou prisonnière , à la nouvelle de l'arrivée d'un parlementaire , frappés d'un si grand résultat , enivrés de
tout renlhousiasme de la gloire , ils oublièrent leurs griefs. On les vit tou8 se presser autour de TEmpereur, rendant hommage à sa fortune, et déjà tentés d'attribuer à la prévoyance de son génie le peu de soin qu'il s'était donné le 7 pour compléter sa victoire.
Mais chez Napoléon les premiers mouvements étaient courts. Il avait trop à penser pour se livrer longtemps à ses sensaitions. Son premier cri avait été : « La voilà donc enfin cette ville fameuse ! » et le second fut : « Il était temps ! »
Déjà ses yeux, fixés sur celte capitale, n'exprimaient plus que de l'impatience. En elle il croyait voir tout l'Empire russe. Ces murs renfermaient tout son espoir : la paix, les frais de la guerre, une gloire immortelle ; aussi ses avides regards s'attachaient-ils sur toutes ses issues. Quand donc ses portes s'ouvriront-elles? Quand en verra-t-il sortir cette Députation qui lui soumettra ses richesses , sa population , son Sénat , et la principale Noblesse russe ? Dès lors cette entreprise , où il s'était si témérairement engagé , ter^ minée heureusement et à force d'audace, sera le fruit d'une haute combinaison ; son imprudence sera sa grandeur ; dès lors sa victoire de la Moskwa , si incomplète, deviendra son plus beau fait d^arqies! Ainsi tout ce qui pouvait tourner à sa perte tournerait à sa gloire; cette journée allait commencer à décider s'il était le plus grand homme du monde,