CHAPITRE IX. 34t
Tout alors se dirigea vers Taulre pont. Une mullitude de gros caissons ^ de lourdes voitures et de pièces d'artillerie y affluèrent de toutes parts. Dirigées par leurs conducteurs j et rapidement emportées sur une pente roide et inégale , au milieu de cet amas d'hommes j elles broyèrent les malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles; puis, s'entre-choquant , la plupart , violemment renversées , assommèrent dans leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers d'hommes éperdu», poussés sur ces obstacles , s'y embarrassent , culbutent , et sont écrasés par des masses d'autres infortunés qui se succèdent sans interruption !
Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres ; on n'entendait que des cris de douleur et de rage ! Dans cette affreuse mêlée les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de leurs compagnons , auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et leurs dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié , comme des ennemis.
Parmi eux, des femmes , des mères , appelèrent en vain d'une voix déchirante leurs maris, leurs enfants , dont un instant les avait séparées sans retour; elles leur tendirent les bras , elles supplièrent qu'on s'écartât pour qu'elles pussent s'en rapprocher ; mais emportées çà et là par la foule , battues par ces flots d'hommes , elles succombèrent sans avoir été seulement remarquées. Dans cet épouvantable fracas, d'un
343 LIVRE ONZIÈ'ME.
ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la tempête , de celui des boulets , des explosions des obus, de vociférations, de gémissements, de jurements effroyables, cette foule désordonnée n'entendait pas les plaintes des victimes qu'elle engloutissait !
Les plus heureux gagnèrent le pont, mais en sur* montant des monceaux de blessés, de femmes, d'enfanls renversés, à demi étouffés , et que dans leurs efforts ils piétinaient encore. Arrivés enfin sur l'étroit défilé, ils se crurent sauvés; mais à chaque moment^ un cheval abattu, une planche brisée ou déplacée arrêtait tout.
11 y avait aussi , à l'issue du pont, sur l'autre rive , un marais où beaucoup de chevaux et de voilures s'étaient enfoncés , ce qui embarrassait encore et relardait l'écoulement. Alors, dans cette colonne de désespérés , qui s'entassaient sur cette unique planche de salut , il s'élevait une lutte infernale où les plus faibles et les plus mal placés furent précipités dans le fleuve par les plus forts. Ceux-ci , sans détourner la tête, emportés par l'instinct de la conservation , poussaient vers leur but avec fureur, indifférents aux imprécations de rage et de désespoir de leurs compagnons ou de leurs chefs, qu'ils s'étaient sacrifiés!
Mais d'un autre côté que de nobles dévouements! et pourquoi la place et le temps manquent^ils pour les décrire ? C'est là qu'on vit des soldats , des officiers
CliAPlTRE ]X. 343
même , s'alleler à des traîneaux pour arracher à celte rive funeste leurs compagnons malades ou blesses.! Plus Ipin, hors de la foule, quelques soldats sont immobiles : ils veillent sur les corps mourants de leurs officiers , qui se sont confiés à leurs soins ; ceux-ci les conjurent en vain de ne plus songer qu'à leur propre salut; ils s'y refusent, et, plutôt que d'abandonner leurs chefs, ils attendent la mort ou l'esclavage!
Au-dessus du premier passage, pendant que le jeune Lauriston se jette dans le fleuve pour exécuter plus promptement .les ordres de son Souverain, un frêle batelet de bouleau, chargé d'une mère et de ses deux enfants, sombra sous les glaces; un artilleur, qui luttait comme les autres sur le pont pour s'ouvrir un passage, s'en aperçut; tout d'un coup, s'oubliant lui-même , il se précipite , s'efforce , et parvient enfin à sauver l'une de ces trois victimes. C'était le plus jeune des deux enfants ; l'infortuné appelait sa mère avec des cris de désespoir, et l'on entendait le bravé canonnier lui dire, en l'emportant dans ses bras, €t qu'il ne pleurât point, qu'il ne l'avait pas « sauvé de l'eau pour l'abandonner sur le rivage, qu'il a ne le laisserait manquer de rien , qu'il serait son « père et sa famille ! »
La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces calamités. Son obscurité ne déroba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur la neige, qui couvrait tout le cours du fleuve , cette masse toute noire d'hom-
344 LIVRE ONZIÈ^IE.
mes y de chevaux, de voitures , et les clameurs qui en sortaient , servirent aux artilleurs ennemis à diriger leurs coups.
Vers neuf heures du soir il y, eut un surcroît de désolation , quand Victor commença sa retraite , et que ses divisions se présentèrent et s'ouvrirent une horrible tranchée au milieu de ces malheureux j que jusque-là elles avaient défendus. Cependant, une arrière-garde ayant été laissée à Studzianka , la multitude j engourdie par le froid ou trop attachée à ses bagages , se refusa à profiter de cette dernière nuit pour passer sur la rive opposée. On mit inutilement le feu aux voitures pour en arracher ces infortunés. Le jour seul put les ramener tous à la fois , et trop tard y à Tentrée du pont, qu'ils assiégèrent de nouveau. Il était huit heures et demie du matin, lorsqu'enfin Éblé , voyant les Russes s'approcher, y mit le feu.
Le désastre était arrivé à son dernier terme. Une multitude de voitures, trois canons, plusieurs milliers d'hommes , des femmes et quelques enfants furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes désolées sur les bords du fieuve. Les uns s'y jetèrent à la nage, d'autres se risquèrent sur les pièces de glace qu'il charriait-, il y en eut qui s'élancèrent, tête baissée, au milieu des flammes du pont, qui croula sous eux : brûlés et gelés tout à la fois , ils périrent par deux supplices contraires! Bientôt on