CHAPITRE X
étroit , sans vivres , sans abri , au milieu d'un ouragan insupportable, la Grande Armée et son Empereur eussent été forcés de se rendre sans combat !
Dans cette position désespérée, où la France entière semblait devoir être prise en Russie, où tout était contre nous et pour les Russes, ceux-ci ne firent rien qu'à demi. Kutusof n'arriva sur le Dnieper, à Kopis , que le jour où Napoléon abordait la Bérézina ; Wittgenstein se laissa contenir pendant le temps nécessaire; Tchitchakof fut défait; et sur quatre-vingt mille hommes , Napoléon réussit à en sauver soixante mille.
Il était resté jusqu'au dernier moment sur ces tristes bords , près des ruines de Brilowa , sans abri , et à la tète de sa Garde , dont la tourmente avait détruit le tiers. Le jour, elle prenait les armes et restait rangée en bataille; la nuit, elle bivouaquait en carré autour de son Chef; là, ces vieux grenadiers attisaient sans cesse leurs feux. On les voyait assis sur leurs sacs, les coudes appuyés sur les genoux et la télé sur leurs mains, sommeillant ainsi repliés sur eux-mêmes, pour que leurs membres s'échauffassent l'un l'aulre, et pour moins sentir le vide de leurs estomacs.
Pendant ces trois jours et ces trois puits , Napoléon au milieu d'eux , le regard et la pensée errant de trois côtés à la fois, soutint le deuxième corps de ses ordres et de sa présence, protégea le neuvième corps et le passage avec son artillerie , et s'unit aux efforts d'Éblé
pour sauver de ce naufrage le plus de débris possible. Lui-même enfin dirigea ces restes vers Zembin, où le Prince Eugène l'avait précédé.
On remarqua que l'Empereur commandait encore à ses Maréchaux j demeurés sans soldats, de prendre des positions sur cette route, comme s'ils eussent encore eu des armées sous leurs ordres. L'un d'eux iui en fit l'observation avec amertume : il commençait le détail de ses pertes ; mais Napoléon , décidé à repousser tous les rapports , de peur qu'ils ne dégénérassent en plaintes, l'interrompit vivement par ces mots : a Pourquoi donc voulez-vous m'ôter mon « calme? » Et comme ce maréchal persévérait, il lui ferma la bouche en répétant avec l'accent du repro- <( che : Je vous demande , monsieur, pourquoi vous (f voulez m'ôter mon calme ! » Mot qui , dans son malheur, explique l'attitude qu'il s'imposa et celle qu'il exigea des autres.
Autour de lui, pendant ces mortels jours , chaque bivouac fut marqué par une foule de morts. Là étaient réunis des hommes de tous les états , de tous les grades , de tous les âges , ministres , généraux , administrateurs. On y remarqua surtout un ancien grand seigneur de ces temps, bien passés , où régnait souverainement une grâce légère et brillante. On voyait cet officier général de soixante ans , assis sur un tronc d'arbre couvert de neige , s'occuper avec une imperturbable gaieté, dès que le jour revenait, des détails