CHAPITRE
tout, il n'ait formé que de bons instruments , d'habiles lieutenants, et point de chefs.
Dès la première nuit un général refusa d'obéir. Le Maréchal qui commandait l'arrière-garde revint presque seul au quartier royal. Trois mille hommes de Vieille et Jeune Garde s'y trouvaient encore. C'était là toute la Grande Armée , et de ce corps gigantesque il ne restait plus que la tète! Mais, à la nouvelle du départ de Napoléon , gâtés par l'habitude de n'être commandés que par le conquérant de l'Europe , n'étant plus soutenus par l'honneur de le servir, et dédaignant d'en garder un autre , ces vétérans s'ébranlèrent à leur tour, et tombèrent eux-mêmes dans le désordre.
La plupart des colonels de l'armée, qu'on avait admirés jusque-là , marchant encore , avec quatre à cinq officiers ou soldats , autour de leur Aigle et à leur place de bataille , ne prirent plus d'ordres que d'eux-mêmes : chacun se crut chargé de son propre salut. On ne se fia plus du soin de sa conservation qu'à soi seul. Il y eut des hommes qui firent deux cents lieues sans tourner la tête. Ce fut un sauvequi-peut presque général !
Au reste, la disparition de l'Empereur et l'insuffisance de Murât ne furent pas les seules causes de cette dispersion : ce fut surtout la violence de l'hiver, qui dans ce moment devint extrême. Il aggrava tout ; il semblait s'être mis tout entier entre Vilnà et l'armée.
Jusqu'à Malodeczno et au 4 décembre, jour où il s'appesantit sur nous , la route , quoique difficile , avait été marquée par un nombre de cadavres moins considérable qu'avant la Bérézina. On dut ce répit à la vigueur de Ney et de Maison qui continrent l'ennemi , à la température alors plus supportable, à quelques ressources qu'offrit un sol moins dévasté, et enfin à ce que c'étaient les hommes les plus robustes qui avaient échappé au passage de la Bérézina.
L'espèce d'organisation qui s'était introduite dans le désordre s'était soutenue. La masse des fuyards cheminait divisée en une multiti^de de petites associations de huit à dix hommes. Plusieurs de ces bandes possédaient encore un cheval chargé de leurs vivres , ou qui lui-même devait en servir. Des haillons, quelques ustensiles, un bissac et un bâton étaient Taccoutrement de ces malheureux, et leur armure. Ils n'avaient plus du soldat ni l'arme , ni l'uniforme, ni la volonté de combattre d'autres ennemis que la faim et les frimas; mais il leur restait la persévérance, la fermeté, l'habitude du danger et de la souffrance, et un esprit toujours prompt, souple et vif, pour tirer de leur situation tout le parti possible. Enfin, parmi les soldats encore arniés, un sobriquet, dont eux-mêmes avaient ridiculisé leurs compagnons tombés dans le désordre , avait eu quelque influence.
Mais depuis Malodeczno et le départ de Napoléon ,
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quand l'hiver tout entier, redoublant de rigueur, attaqua chacun de nous, foutes ces associations contre le malheur se rompirent : ce ne fut plus qu'une multitude de luttes isolées et individuelles. Les meilleurs ne se respectèrent plus eux-mêmes ; rien n'arrêta ; les regards ne retinrent plus ; le malheur fut sans espoir de secours ni même de regret; le découragement n'eut plus de juges, pas même de témoins : tous étaient victimes !
Dès lors plus de fraternité d'armes , plus de société, aucun lien ; l'excès des maux avait abruti. La faim, la dévorante faim avait réduit ces malheureux à cet instinct brutal de conservation , seul esprit des animaux les plus farouches , et qui est prêt à se tout sacrifier ; une nature âpre et barbare semblait leur avoir communiqué sa fureur. Tels que des sauvages, les plus forts dépouillaient les plus faibles : ils accouraient autour des . mourants , souvent ils n'attendaient pas leurs derniers soupirs. Lorsqu'un cheval tombait, vous eussiez cru voir une meute aflamée ; ils l'environnaient, ils le déchiraient par lambeaux, qu'ils se disputaient entre eux comme des chiens dévorants !
Toutefois le plus grand' nombre conserva assez de force morale pour chercher son salut sans nuire; mais c'était là le dernier effort de leur vertu. Chefs ou compagnons , si Ton tombait à côté d'eux ou sous les roues des canons , c'était vainement qu'on les ap-
pelait à son secours, qu'on prenait à témoin une pairie , une religion , une cause communes , on n'en obtenait pas même un regard. Toute la froide inflexibilité du climat était passée dans leurs cœurs : sa rigidité avait contracté leurs sentiments comme leurs figures. Tous, à l'exception de quelques chefs, étaient absorbés par leurs souffrances , et la terreiu» ne laissait plus de place à la pitié I
Ainsi l'égoïsme qu'on reproche à l'excès de la prospérité, l'excès du malheur le produisit, mais plus excusable ; l'un étant volontaire, et celui-ci presque forcé ; l'un un crime du cœur, et celui-ci une impulsion de l'instinct , et toute physique ; et réellement il y allait de la vie de s'arrêter un instant ! Dans ce naufrage universel , tendre la main à son compagnon , à son chef mourant , était un acte admirable de générosité. Le moindre mouvement d'humanité devenait une action sublime.
Cependant quelques-uns tinrent bon contre le ciel et la terre : ils protégèrent , ils secoururent les plus faibles ; ceux-là furent rares.