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CHAPITRE II

Le 6 décembre , le jour même qui suivit le départ de Napoléon , le ciel se montra plus terrible encore. On vit flotter dans Tair des molécules glacées ; les oiseaux tombèrent roidis et gelés ! L'atmosphère était immobile et muette : il semblait que tout ce qu'il y avait de mouvement et de vie dans la nature , que le vent même fût atteint , enchaîné et comme glacé par une mort universelle. Alors plus de paroles , aucun murmure , un morne silence , celui du désespoir et les larmes qui l'annoncent !

On s'écoulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses ! Le bruit sourd et monotone de nos pas, le craquement de la neige et les faibles gémissements des mourants, interrompaient seuls cette vaste et lugubre taciturnité. Alors plus de colère ni d'imprécations , rien de ce qui suppose un reste de chaleur ; à peine la force de prier restait-elle ; la plupart tombaient même sans ^e plaindre , soit faiblesse ou résignation , soit qu'on ne se plaigne que lorsqu'on espère attendrir et qu'on croit être plaint.

Ceux de nos soldats jusque-là les plus persévérants^

se rebutèrent. Tantôt la neige s'ouvrait sous leurs pieds ; plus souvent , sa surface miroitée ne leur offrant aucun appui y ils glissaient à chaque pas et marchaient de chute en chute : il semblait que ce sol ennemi refusât de les porter, qu'il s'échappât sous leurs efTortSy qu'il leur tendit des embûches comme pour embarrasser, pour retarder leur marche , et les livrer aux Russes qui les poursuivaient , ou a leur terrible

clims^t !

Et réellement, dès qu'épuisés ils s'arrêtaient un instant, l'hiver, appesantissant sur eux sa main de glace, se saisissait de cette proie. C'était vainement qu'alors ces malheureux , se sentant engourdis, se relevaient , et que , déjà sans voix , insensibles , et plongés dans la stupeur, ils faisaient quelques pas tels que des automates; leur sang, se glaçant dans leurs veines , comme les eaux dans le cours des ruisseaux , alanguissait leur cœur ; puis il refluait vers leur tête ; alors ces moribonds chancelaient comme dans un état d'ivresse. De leurs yeux rougis et enflammés par l'aspect continuel d'une neige éclatante, par la privation du sommeil , par la fumée des bivouacs , il sortait de véritables larmes de sang; leur poitrine exhalait de profonds soupirs ; ils regardaient le ciel , nous, et la terre , d'un œil consterné, fixe, et hagard ; c'étaient leurs adieux à cette nature barbare qui les torturait , et leurs reproches peut-être ! Bientôt ils se laissaient aller sur les genoux , ensuite sur les mains;

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