CHAPITRE II
leui' léte vaguait encore quelques instants à droite et à gauche , et leur bouche bëante laissait échapper <{uelques sons agonisants; enfin elle tombait à son tour sur la neige , qu'elle rougissait aussitôt d'un sang livide I et leurs souffrances avaient cessé !
Leurs compagnons les dépassaient sans se déranger d'un pas , de peur d'allonger leur chemin , sans détourner la têle , car leur barbe , leurs cheveux étaient hérissés de glaçons, et chaque mouvement était une douleur! Us ne les plaignaient même pas; car enfin qu'avaient-ils perdu en succombant? Que quittaientils? On souffrait tant! On était encore si loin de la France ! si dépaysé par les aspects , par le malheur, que tous les doux souvenirs étaient rompus, et l'espoir presque détruit : aussi le plus grand nombre était devenu indifférent sur la mort, par nécessité, par habitude de la voir, par ton , l'insultant même quelquefois ; mais le plus souvent se contentant de penser, à la vue de ces infortunés étendus et aussitôt roidis , qu'ils n'avaient plus de besoins, qu'ils se reposaient, qu'ils ne souffraient plus ! Et en effet, la mort dans une position douce , stable , uniforme , peut être un événement toujours étrange, un contraste effrayant, une révolution terrible ; mais, dans ce tumulte , dans ce mouvement violent et continuel d'une vie toute d'action , de dangers et de douleurs , elle ne paraissait qu'une transition , un faible changement , un déplacement de plus, et qui étonnait peu !
Tels furent les derniers jours de la Grande Armée. Ses dernières nuits furent plus affreuses encore ; ceux qu'elles surprirent ensemble loin de toute habitation s'arrêtèrent sur la lisière des bois : là ils allumèrent des feux devant lesquels ils restaient toute la nuit , droits et immobiles comme des spectres. Ils ne pouvaient se rassasier de cptte chaleur; ils s'en tenaient si proche, que leurs vêtements brûlaient ainsi que les parties gelées de leur corps que le feu décomposait. Alors une horrible douleur les contraignait à s'étendre , et le lendemain ils s'efforçaient en vain de se relever.
Cependant ceux que l'hiver avait laissés presque entiers , et qui conservaient un reste de courage , préparaient leurs tristes repas. C'étaient, comme dès Smolensk , quelques tranches de cheval grillées et de la farine de seigle délayée en bouillie dan^ de l'eau de neige, ou pétrie en galettes, et qu'ils assaisonnaient , à défaut de sel , avec la poudre de leurs cartouches.
A la lueur de ces feux , accouraient toute la nuit de nouveaux fantômes, que repoussaient les premiers venus. Ces infortunés erraient d'un bivouac à l'autre, jusqu'à ce que , saisis par le froid et le désespoir, ils s'abandonnassent. Alors, se couchant sur la neige, derrière le cercle de leurs compagnons plus heureux, ils y expiraient. Quelques-uns , sans moyens et sans forces pour abattre les hauts sapins de la forêt , es-