CHAPITRE II
sayèrent vainement d'en enftamnier le pied; mais bientôt la mort les surprit autour de ces arbres dans toutes les attitudes.
On vit, sous les vastes hangards qui bordent quelques points de la route , de plus grandes horreurs. Soldats et officiers tous s'y précipitaient ^ s'y entassaient en foute. Là , comme des bestiaux , ils se serraient les uns contre les autres autour de quelques feux; les vivants, ne pouvant écarter les morts du foyer, se plaçaient sur eux pour y expirer à leur tour, et servir de lit de mort à de nouvelles victimes ! Bientôt d'autres foules de traineurs se présentaient encore, et , ne pouvant pénétrer dans ces asiles de douleur, ils les assiégeaient!
Il arriva souvent qu'ils en démolirent les murs de bois sec pour en alimenter leurs feux ; d'autres fois , repoussés et découragés , ils se contentaient d'en abriter leurs bivouacs. Bientôt les flammes se communiquaient à ces habitations, et les soldats qu'elles renfermaient , à demi morts par le froid, y étaient achevés par le feu. Ceux de nous que ces abris sauvèrent trouvèrent le lendemain leurs compagnons glacés et par tas autour de leurs feux éteints. Pour sortir de ces catacombes il fallut que, par un horrible effort, ils gravissent par-dessus les monceaux de ces infortunés , dont quelques-uns respiraient encore !
A loupranouî, dans ce même bourg où l'Empereur venait d'être manqué d'une heure par le partisan russe
Seslawin j des soldats brûlèrent des maisons debout et tout entières pour se chauffer quelques instants. La lueur de ces incendies attira des malheureux , que Tintensité du froid et de la douleur avait exaltés jusqu'au délire ; ils accoururent en furieux , et, avec des grincements de dents et des rires infernaux , ils se précipitèrent dans ces brasiers, où ils périrent dans d'horribles ccmvulsions. Leurs compagnons affamés les regardaient sans effroi ; il y en eut même qui attirèrent à eux ces corps défigurés et grillés par les flammes , et il est trop vrai qu'ils osèrent porter à leur bouche cette révoltante nourriture !
C'était là cette armée sortie de la nation la plus civilisée de l'Europe , cette armée naguère si iMriUante^ victorieuse des hommes jusqu'à son dernier moment ,. et dont le nom régnait encore dans tant de capitales conquises! Ses plus mâles guerriers, qui venaient de traverser fièrement tant de champs de leurs victoires ^ avaient perdu leur noble contenance : couverts de lambeaux , les pieds nus et déchirés , appuyés sur des branches de pin , ik se traînaient , et tout ce qu'ik. avaient mis jusque-là de force et de persévérance l)our vaincre , ils l'employaient pour firir !
Alors , comme les peuples superstitieux , nous eûmes nos présages , nous entendîmes parler de prédictions! Quelques-uns prétendirent qu'une comète avait éclairé de ses feux sinistres notre passage de la l>érézina ; il^ajoutaient , il est vrai , « que sans doute