CHAPITRE IV
ce fut d'abord suivant Tordre général de la marché , et plus tard suivant les circonstances ; car depuis tongtemps cette arrière-garde n'était que de deux mille hommes j puis de mille, ensuite d'environ cinq cents y enfin de soixante hommes; et cependant fierthier, soit calcul, soit routine, n'avait rien changé à ses formes. C'était toujours à un corps de trentecinq mille hommes qu'il s'adressait : il détaillait imperturbablement , dans ses instructions , toutes les différentes positions que devaient prendre et garder jusqu'au lendemain des divisions et des régiments qui n'existaient plus. Et chaque nuit, quand, sut les avis pressants de Ney, il fallait qu'il allât réveiller le Roi pour l'obliger à se remettre en route , il marquait le même étonnement.
Ce fut ainsi que Ney soutint la retraite depuis Viazma jusqu'à quelques werstes au delà d'Eve. Là, suivant son usage , ce Maréchal avait arrêté les Russes , et donnait au repos les premières heures de la nuit , quand , vers dix heures du soir, lui et de Wrede s'aperçurent qu'ils étaient restés seuls. Leurs soldats les avaient quittés, ainsi que leurs armes, qu'on voyait briller en faisceaux près de leurs feux abandonnés.
Heureusement la rigueur du froid, qui venait d'achever le découragement des nôtres , avait engourdi Tennemi. Ney regagna avec peine sa colonne. Il n'y vit plus que des fuyards; quelques Cosaques les chassaient devant eux, sans chercher à les prendre ni à
les tuer; soit pitié, car on se fatigue de tout; soit que l'énormité de nos misères eàt épouvanté les Russes eux-^mémes, et qu'ils se crussent trop vengés, car beaucoup se montrèrent généreux ; soit enfin qu'ils fussent rassasiés et appesantis de butin. Peut-être encore , dans l'obscurité , ne s'aperçurent-ils pas qu'ils n'avaient affaire qu'à des hommes désarmés.
L'hiver, ce terrible allié des Moscovites , leur avait vendu cher son secours. Leur désordre poursuivait notre] désordre. Nous revîmes des prisonniers qui, plusieurs fois, avaient écliappé à leurs mains et à leurs regards glacés. Ils avaient d'abord marché au milieu de leur colonne traînante, sans en être remarqués. Il y en eut alors qui, saisissant un moment favorable , osèrent attaquer des soldats russes isolés , et leur arracher leurs vivres, leurs unifortnes, et jusqu'à leurs armes, dont ils se couvrirent. Sous ce déguisement , ils se mêlèrent à leurs vainqueurs ; et telle était la désorganisation, la stupide insouciance, et l'engourdissement où cette armée était tombée, que ces prisonniers marchèrent un mois entier au milieu d'elle sans en être reconnus. Les cent vingt mille hommes de Kutusof étaient alors réduits à trente -cinq mille !
Des cinquante mille Russes de Wittgenstein , il en restait à peine quinze mille. Wilson assure que sur un renfort de dix mille hommes, partis de l'intérieur de la Russie avec toutes les précautions qu'ils
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savent prendre contre riiiver, il n'en arriva à \ ilna que dix-sept cents! Mais une tête de colonne suffisait contre nos soldats désarmés. Ncv clierclia vainement à en rallier quelques-uns^ et lui, qui jusque-là avait commandé presque seul à la déroute , fut obligé de la suivre.
Il arriva avec elle à Kowno. C'était la dernière ville de l'Empire russe. Enfin , îe i3 décembre , après avoir marché quarante-six jours sous un joug terrible , on revoyait une terre amie ! Aussitôt , sans s'arrêter, sans regarder derrière eux, la plupart s'enfoncèrent et se dispersèrent dans les forêts de la Prusse polonaise. Mais il y en eut qui , parvenus sur la rive alliée, se retournèrent. Là, jetant un dernier regard sur cette terre de douleur d'où ils s'échappaient , quand ils se virent à celte même place d'oii , cinq mois plus tôt , leurs innombrables Aigles s'étaient élancées victorieuses, on dit que des larmes coulèrent de leurs yeux, et qu'il y eut des cris de douleur!
« C'était donc là cette rive qu'ils avaient hérissée
*< de leurs baïonnettes ! cette terre alliée , qui , dispa- H. raissant , il n'y avait que cinq mois , sous les pas de « leur immense* armée réunie, leur avait alors paru (c comme métamorphosée en vallées et en collines « toutes mouvantes d'hommes et de chevaux ! Voilà « ces mêmes vallons d'où sortirent , aux rayons d'un «soleil brûlant, ces trois longues colonnes de dra- « gons et de cuirassiers, semblables à trois fleuves
(( de fer et d'airain étinçelanis. Eh bien, hommes , (c armes y Aigles , chevaux^ le soleil même, et jusqu'à « ce fleuve-frontière, qu'ils avaient traverse pleins « d'ardeur et d'espoir, tout a disparu! Le Niémen a n'est plus qu'une longue masse de glaçons surpris a et encliainés les uns sur les autres par des redouble- « ments de l'hiver. A la place de ces trois ponts fran- (c çais apportés de cinq cents lieues , et jetés avec une (c si audacieuse proinpiilude, un pont russe est seul c( debout. Enfin, au lieu de ces innombrables guer- <c riers, de leursquatre cent mille compagnons, tant (C de fois vainqueurs avec eux, et qui s'étaient élan- " ces avec tant de joie et d'orgueil sur la terre des » Russes , ils ne voient sortir de ces déserts pales et glacés qu'un niillier de fantassins et de cavaliers n encore armés, neufcanons, et vingt mille malheu- «( reux couverts de haillons, la tête basse, les yeu.^ <c éteints, la figure terreuse et livide, la barbe longue if et hérissée de frimas; les uns se disputant en site lencc rétroit passage du pont, qui, malgré leur « petit nombre, ne peut suffire à l'empressement de (( leur déroute; les autres fuyant dispersés sur les « aspérités du fleuve , s'efforçant , se traînant de poin- « tes de glace en pointes de glace : et c'était là toute c( la Grande Armée! Encore beaucoup de ces fuyards i( étaient-ils des recrues qui venaient de la rejoindre! » Deux Rois, un Prince, huit Maréchaux suivis de quelques officiers, des généraux à pied, dispersés et