CHAPITRE V
Spectacle qui annonçait le défaut de gradation entre les classes, et que le luxe n'était point né là , comme ailleurs, de l'industrie, mais qu'il la précédait, tandis que dans Tordre naturel il n'en devait être que la suite plus ou moins nécessaire.
Là surtout régnait l'inégalité , ce malheur de toute société humaine, qui produit l'orgueil des unsj l'avilissement des autres, la corruption de tous. Et pour^ tant un si généreux abandon prouvait que ce luxe excessif^ mais encore tout d'emprunt, n'avait point amolli cette Noblesse.
On s'avançait ainsi , agité tantôt de surprise , tantôt de pitié, et plus souvent d'un. noble enthousiasme. Plusieurs citaient les souvenirs des grandes conquêtes que l'histoire nous a transmises; mais c'était pour s'enorgueillir et non pour prévoir ; car on se trouvait trop haut et hors de toute comparaison : on avait laissé derrière soi tous les conquérants de l'antiquité ! On était exalté par ce qu'il y a de mieux après la vertu , par la gloire. Puis venait la mélancolie : soit épuisement, suite de tant de sensations; soit efTet d'un isolement produit par une élévation sans mesure , et du vague dans lequel nous errions sur cette sommité, d'où nous apercevions l'immensité, l'infini, où notre faiblesse se perdait ; car pluâ on s'élève , plus l'horizon s'agrandit, et plus on s'aperçoit de son néant.
Tout à coup , au milieu de ces pensées qu'une
marche I^nte favorisait ^ des coups de fusil éclatent ; la colonne s'arrête. Ses derniers chevaux couvrent encore la campagne; son centre est engagé dans une des plus longues rues delà ville; sa tête touche au Kremlin. Les portes de cette citadelle paraissent fermées. On .entend de féroces rugissements sortir de son enceinte : quelques hommes et des femmes d*une figure dégoûtante et atroce se montrent tout armés sur ses murs. Ils exhalent une sale ivresse et d'horril)les imprécations. Murât leur fit porter des paroles de paix; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte à coups de canon.
On pénétra, moitié de gré, moitié de force, au milieu de ces misérables. L'im d'eux se rua jusque sur le Roi, et tenta de tuer l'un de ses officiers. On crut avoir assez fait de le désarmer; mais il se jeta de nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant à l'étouffer, et comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la déchirer avec ses dents. C'étaient là les seuls Moscovites qui nous avaient attendus, et qu'on semblait nous avoir laissés comme un gage barbare et sauvage de la haine nationale 1
Toutefois on s'aperçut qu'il n'y avait pas encore d'ensemble dans cette rage patriotique. Cinq cents recrues, oubliées sur la place du Kremlin, virent cette scène sans s'émouvoir. Dès la première sommation,, elles se dispersèrent. Plus loin , on joignit un convoi de vivres , dont l'escorte jeta aussitôt ses armes. Plu-