‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 25 sur 232 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

sont toutes fermées, encore intactes, et sans la moin* dre effraction; cependant une fumée noire en sort déjà ! Napoléon tout pensif entre dans le Kremlin.

k la Vue de ce Palais , à la fois gothique et moderne, des Romanof et des Rurick, de leur trône encore debout, de cette croix du grand Ywan, et de la plus belle partie de la ville que le Kremlin domine , et que les flammes, encore renfermées dans le bazar, semblent devoir respecter, il reprend son premier espoir. Son ambition est flattée de cette conquête; on l'entend s'écrier : a Je suis donc enfin dans Mos- « cou , dans l'antique Palais des Czars ! dans le Krem- « lin! » Il en examine tous les détails avec un orgueil curieux et satisfait.

' Toutefois il se fait rendre compte des ressources que présente la ville ; et dans ce court moment , tout à l'espérance, il écrit des ^paroles de paix à l'Empereur Alexandre. Un officier supérieur ennemi venait d'être trouvé dans le grand hôpital; il fut chargé de cette lettre. Ce fut à la sinistre lueur des flammes du bazar que Napoléon l'acheva, et que partit le Russe. Celui-ci dut porter la nouvelle de ce désastre à son Souverain , dont cet incendie fut la seule réponse.

Le jour favorisa les efforts du Duc de Trévise : il se rendit maître du feu. Les incendiaires se tinrent cachés. On doutait de leur existence. Enfin , des ordres sévères étant donnés, l'ordre rétabli-, l'inquiétude suspendue, chacun alla s'emparer d'une maison

commode ou d'un palais somptueux ^ pensant y trouver un bien-être acheté par de si longues et de si excessives privations.

Deux officiers s'étaient établis dans un des bâtiments du Kremlin. De là leur vue pouvait embrasser le nord et l'ouest de la ville. Vers minuit une clarté extraordinaire les réveille. Ils regardent et voient des flammes remplir des palais j dont elles illuminent d'abord et font bientôt écrouler l'élégante et noble- architecture. Ils remarquent que le vent du nord chasse directement ces flammes sur le Kremlin , et s'inquiètent pour cette enceinte, où reposaient l'élite de l'armée et son Chef. Ils craignent aussi pour toutes les maisons environnantes, où nos soldats, nos gens et nos chevaux, fatigués et repus, sont sans doute ensevelis dans un profond sommeil. Déjà des flammèches et des débris ardents volaient jusque sur les toits du Kremlin , quand le vent du nord, tournant vers l'ouest, les chassa dans une autre direction.

Alors , rassuré sur son corps d'armée , l'un de ces officiers se rendormit en s'écriant : « C'est à faire aux a autres, cela ne nous regarde plus! » Car telle était l'insouciance qui résultait de cette multiplicité d'événements et de malheurs sur lesquels on était comme blasé, et tel l'égoïsme produit par l'excès de fatigue et de souffrance, qu'ils ne laissaient à chacun que la mesure de force et de sentiment indispensable

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