CHAPITRE YI
pour son service et pour sa conservation personnelle.
Cependant de vives et nouvelles lueurs les réveillent encore ; ils voient d'autres flammes s'élever précisément dans la nouvelle direction que le vent venait de prendre sur le Krenpilin , et ils maudissent l'imprudence et l'indiscipline françaises qu'ils accusent de ce désastre. Mais trois fois le vent change ainsi du nord à l'ouest,, et trois fois ces feux ennemis, vengeurs , obstinés , et comme acharnés contre le quartier impérial, se montrent ardents à saisir cette nouvelle direction.
A cetle vue un grand soupçon s'empare de leur esprit. Les Moscovites , connaissant notre téméraire et négligente insouciance , auraient- ils conçu l'espoir de brûler avec Moscou nos soldats ivres de vin , de fatigue , et de sommeil ? Ou plutôt ont-ils osé croire qu'ils envelopperaient Napoléon dans cette catastrophe; que la perte dç cet homme valait bien celle de leur capitale ; que c'était un assez grand résultat pour y sacrifier Moscou tout entière; que peut-être le Ciel, pour leur accorder une aussi grande victoire, voulait un aussi grand sacrifice; et qu'enfin il fallait à cet immense colosse un aussi immense bûcher?
On ne sait s'ils eurent celte pensée, mais il fallut l'Étoile de l'Empereur pour qu'elle ne se réalisât pas. En effet, non-seulement le Kremlin renfermait, à notre insu, un magasin à poudre; mais, cette nuit-là même, les Gardes, endormies et placées négligem-
ment, avaient laissé tout un parc d'artillerie entrer et s'établir sous les fenêtres de Napoléon.
C'était Tinstant où ces flammes furieuses étaient dardées de toutes parts et avec le 'plus de violence sur ICi Kremlin ; car le vent , sans doute attiré par cette grande combustion, augmentait à chaque instant d'impétuosité. L'élite de Farmée et l'Empereur étaient perdus si une seule des flammèches, qui volaient sur nos têtes, s'était posée sur un seul caisson. C'est ainsi que, pendant plusieurs heures, de chacune des étincelles qui traversaient les airs dépendit le soit de rarmée entière.
Enfin le jour, un jour sombre, parut; il vint s'ajouter à cette grande horreur, la pâlir, lui ôter son éclat. Beaucoup d'officiers se réfugièrent dans les salles du palais. Les chefs, et Mortier lui-même, vaincus par l'incendie, qu'ils combattaient depuis trente-six heures, y vinrent tomber d'épuisement et de désespoir!
Us se taisaient, et nous nous accusions. Il semblait à la plupart que l'indiscipline et l'ivresse de nos soldats avaient commencé ce désastre, et que la tempête l'achevait. Nous nous regardions nous-mêmes avec une espèce de dégoût. Le cri d'horreur qu'allait jeter l'Europe nous effrayait ! On s'abordait les yeux baissés, consternés d'une si épouvantable catastrophe : e'ie souillait notre gloire; elle nous en arrachait le fruit; elle menaçait notre existence présente et à ve-