CHAPITRE I
Un seul rayon de soleil faisait étînceler celle \ille superbe de mille couleurs variées. A son aspect , le voyageur, enchanté, s'arrêtait ébloui. Elle lui rappelait ces prodiges dont les poètes orientaux avaient amusé son enfance. S'il pénétrait dans son enceinte, rol> servation augmentait encore son étonnement. 11 reconnaissait aux Nobles les usages , les mœurs , les différents langages de l'Europe moderne , et la riche et légère élégance de ses vêtements. Il regardait avec surprise le luxe et la forme asiatiques de ceux des marchands, les costumes grecs du peuple, et leurs longues barbes. Dans les édifices la même variété le frappait ; et tout cela cependant empreint d'une couleur locale et parfois rude , comme il convient à la Moscovîe.
Enfin, quand il observait la grandeur et la magnificence de tant de palais, les richesses dont ils étaient ornés, le luxe des équipages, cette multitude d'esclaves et de serviteurs empressés, et l'éclat de ces spectacles magnifiques, le fracas de ces festins, de ces fêtes, de ces joies somptueuses , qui sans cesse y retentissaient, il se croyait transporté au milieu d'une ville de Rois, dans un rendez-vous de Souverains venus , avec leurs usages , leurs mœurs , et leur suite , de toutes les parties du monde !
Ce n'étaient pourtant que des sujets , mais des sujets riches, puissants ; des Grands , orgueilleux d'une noblesse antique , forts de leur nombre , de leur réu-
nion, d'un lien général de parenté, contracté pendant les sept siècles de durée de cette capitale. C'étaient des Seigneurs fiers de leur existence au milieu de leurs vastes possessions ; car le territoire j)resque entier du gouvernement de Moscou leur app^irticnt, et ils y régnent sur un million de serfs. Enfin c'étaient des Nobles , s'appuyant , avec im orgueil patriotique et religieux, sur le herccau et le lambeau de leur TVr;blesscj car c'est ainsi qu'ils appellent Moscou.
11 semble en efiet que ce soit là que les Nobles des familles les plus illustres doivent naître et s'élever ; que ce soit de là qu'ils doivent s'élancer dans la grande carrière des honneurs et de la gloire ; et qu'enfin ce soit encore là que , satisfaits , mécontents ou désid^usés, ils doivent rapporter leurs dégoûts, ou leur ressentiment pour l'épancher ; leur réputation pour en jouir, pour exercer son influence sur la jeune Noblesse, et relever enfin loin du Pouvoir, dont ils n'attendent plus rien, leur orgueil trop longtemps courbé près du trône.
Là leur ambition, ou rassasiée ou mécontente, au milieu des leurs, et comme hors de portée de la Cour, a pris un langage plus libre : c'est comme un privilège que le temps a consacré , auquel ils tiennent , et ' que respecte leur Souverain. Moins courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi leurs Princes reviennent-ils avec répugnance dans ce vaste dépôt de gloire et de commerce, au milieu d'une ville de Nobles, qu'ils