CHAPITRE Vni
rincendie montra près de vingt mille habitants , inaperçus jusque-là dans cette immense cite. Quelquesuns des Moscovites, hommes ou femmes , paraissaient bien vêtus; c*étaient des marchands. On les vit se réfugier, avec, les débris de leurs biens , auprès de nos feux. Ils vécurent pêle-mêle avec nos soldats, protégés par quelques-uns , et soufferts ou à peine remarqués par les autres.
Il en fut de même d'environ dix mille soldats ennemis. Pendant plusieurs jours , ils errèrent au milieu de nous , libres , et quelques-uns même encore armés. Nos soldats rencontraient ces vaincus sans animosité , sans songer à les faire prisonniers, soit qu'ils crussent la guerre finie , soit insouciance ou pitié , et que hors du combat le Français se plaise à n'avoir plus d'ennemis. Us les laissaient partager leurs feux ; bien plus, ils les souffrirent pour compagnons de pillage. Lorsque le désordre fut moins grand , ou plutôt quand les chefs eurent organisé celte maraude comme un fourrage régulier, alors ce grand nombre de traîneurs russes fut remarqué. On ordonna de les saisir, mais déjà sept à huit mille s'étaient échappés. Nous eûmes bientôt à les combattre.
En entrant dans la ville , l'Empereur fut frappé d'un spectacle encore plus étrange : il ne retrouvait de la grande Moscou que quelques maisons éparses , restées debout au millieu des ruines ! L'odeur qu'exhalait ce colosse abattu , brûlé et calciné , était im-
porlune. Des monceaux de cendres ^ et , de distance en distance, des pans de muraille ou des piUersà demi écroules , marquaient seuls la trace des rues.
Les faubourgs étaient semés d'hommes et de femmes russes, couverts de vêtements presque brûlés. Ils erraient comme des spectres dans ces décombres ; accroupis dans les jardins, les uns grattaient la terre pour en arracher quelques légumes , d'autres disputaient aux corbeaux des restes d'animaux morts que Tarmée avait abandonnés. Plus loin , on en aperçut qui se précipitaient dans la Moskwa : c'était pour enretirer des grains que Rostopchin y avait fait. jeter, et qu'ils dé voraient sans préparation, tout aigris et gâtés qu'ils étaient déjà.
Cependant la vue du butin , dans ceux des camps oii tout manquait encore , avait enflammé les soldats que leur service ou des officiers plus sévères retenaient au drapeau. Ils murmurèrent : « Pourquoi les « retenir? pourquoi les laisser périr de faim et de ce misère , quand tout était à leur portée ? Devait-on « laisser à ces feux ennemis ce qu'on pouvait leur « arracher? D'où vient ce respect pour l'incendie? » Et ils ajoutaient : a Que , les habitants de Moscou (c l'ayant non-«eulement abandonnée, mais encore « ayant voulu tout y détruire , tout ce qu'on pourrait ce en sauver serait légitimement acquis; qu'il en était ce des restes de cette cité comme dé ces débris d'armes ce de vaincus qui appartiennent de droit aux vain-