‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 51 sur 232 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

« mourir. Pourquoi allaient-ils donc prodiguer leur vie M si loin de leurs foyers, et engraisser de leur sang un a sol étranger? Ils ajoutaient que c'était un larcin fait ce à son pays : que , vif , on se devait à sa culture j à sa a défense , à son embellissement ; que , mort , on lui « devait son .corps qu'on tenait de lui, qu'il avait « nourri , et dont à son tour on devait le nourrir ! »

L'Empereur n'ignorait point ces avertissements, mais il les repoussait , ne voulant pas se laisser ébran^ 1er. L'inquiétude dont il était ressaisi se décelait par des ordres de colère. Ce fut alors qu'il fit dépouiller les églises du Kremlin de tout ce qui pouvait servir de trophée à la Grande Armée. Ces objets , voués à la destruction par les Russes eux-mêmes, appartenaient , disait-il , aux vainqueurs , par le double droit donné par la victoire , et surtout par l'incendie !

Il fallut de longs efforts pour arracher à la Tour du Grand Yvan sa gigantesque croix. L'Empereur voulait qu'à Paris le Dôme des Invalides en fût orné. Le Peuple russe attachait le salut de son .Empire à la possession de ce monument. Pendant les travaux*, OR remarqua qu'une foule de corbeaux entouraient sans cesse cette croix, et que Napoléon, fatigué de leurs tristes croassements , s'écria : a Qu'il semblait « que ces nuées d'oiseaux sinistres voulussent la dé- « fendre ! » On ignore , dans cette position si critique, quelles étaient toutes ses pensées , mais on le savait accessible à tous les pressentiments.

8i LIVRE HUITIÈME.

Ses sorties journalières, qu'éclairait toujours- un soleil brillant, dans lequel il s*eflbrçait de voir et de montrer son Étoile, ne le distrayaient point. Au triste silence de Moscou morte se joignait celui des déserts qui l'environnent, et le silence encore plus menaçant d'Alexandre. Ce n'était point le faible bruit des pas de nos soldats , errant dans ce vaste tombeau , qui pouvait tirer notre Empereur de sa rêverie , l'arracher à ses cruels souvenirs et à sa prévoyance plus cruelle encore.

Ses nuits surtout deviennent fatigantes. 11 en passe une partie avec le Comte Dam. Là seulement il convient du danger de sa position : a De Vilna à Moscou a quelle soumission, quel point d'appui, de repos ou « de retraite marque sa puissance? C'est un vaste ce champ de bataille ras et désert , où son armée , « amoindrie , reste imperceptible , isolée , et comme « égarée dans l'horreur de ce vide immense ! Dans ce « pays de mœurs et de religion étrangères, il n'a pas (c conquis un homme : il n'est réellement maître que ce du sol que ses pieds touchent à l'instant même ; c( celui qu'il vient de quitter et de laisser derrière « lui n'est guère plus à lui que celui qu'il n'a pas ence core atteint : insuffisant à ces vastes solitudes , il se ce voit comme perdu dans leur espace ! »

Alors il parcourt les différentes résolutions qui lui restent à prendre : « On croit , dit-il , qu'il n'a qu'à « marcher, sans songer qu'il faut un mois à son ar-

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