CHAPITRE XI
lieu de ce terrible orage d'hommes et d'éléments qui s'amasse autour de lui, ses ministres, ses aides de camp le voient passer ces dernières journées à discuter le mérite de quelques vers nouveaux, qu'il vient de recevoir, ou le règlement de la Comédie- Française de Paris , qu'il met trois soirées à achever. Gomme ils connaissent toute son anxiété , ils admirent la force de son génie , et la facilité avec laquelle il déplace, et fixe où il lui plaît toute la puissance de son attention .
On remarqua seulement qu'il prolongeait ses repas, jusque-là si simples et si courts. Il cherchait à s'étourdir. Puis ils le voyaient s'appesantissant passer de longues heures à demi couché, comme engourdi , et attendant , un roman à la main , le dénoûment de sa terrible histoire. Alors ils répètent entre eux , en voyant ce génie opiniâtre et inflexible lutter contre Timpossibilité , que , parvenu au faîte de sa gloire , sans doute il pressent que de son premier mouvement rétrograde datera sa décroissance ; que c'est pourquoi il demeure immobile, s'attachant et se retenant encore quelques instants sur ce sommet !
Cependant Kutusof gagnait le temps que nous perdions. Ses lettres à Alexandre montraient « son « armée au sein de l'abondance ; ses recrues arrivant « de toutes parts et s'exerçant; ses blessés se réta- « blissant au sein de leurs familles ; tous les paysans
« sur pied : les uns en armes , les autres en observaa lion sur le sommet des clochers y ou dans nos camps, « se glissant même dans nos demeures , et jusque dans « le Kremlin. Chaque jour Rostopchin reçoit d'eux ce un rapport de Moscou , comme avant la conquête. a S'ils deviennent nos guides , c'est pour nous livrer. « Ses partisans lui amènent journellement plusieurs « centaines de prisonniers. Tout concourt à détruire « l'armée ennemie et à augmenter la sienne : tout le « sert , tout nous trahit ; enfin la campagne , finie pour c( nous, va commencer pour eux. »
Kutusof ne néglige aucun avantage. Il fait retentir l'écho du canon des Aropyles jusque dans ses camps : « Les Français , dit-il , sont chassés de Madrid ! Le « bras du Tout-Puissant s'appesantit sur Napoléon ! « Moscou sera sa prison , son tombeau , et celui de sa « Grande Armée ! On va prendre la France en Russie ! » C'est ainsi que le général russe parlait aux siens et à son Empereur, et pourtant il feignait encore avec Murât. A la fois fier et rusé , il savait préparer avec lenteur une guerre tout à coup impétueuse, et envelopper de formes caressantes et de paroles mielleuses le projet le plus funeste.
Enfin, après plusieurs jours d'illusion, le charme se dissipe. Un Cosaque achève de le rompre. Ce barbare a tiré sur Murât au moment où ce Prince venait se montrer aux avant-postes. Murât s'irrite : il déclare à Miloradowitch qu'un armistice sans cesse