‹ Histoire et mémoires (volume 3)Chapitre 67 sur 232 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

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témoin de tant de victoires ; et TEmpereur , fatigué, s'iiabituait à regarder par des yeux qu'il croyait avoir formés.

Il venait d'envoyer ce Maréchal pour examiner l'attitude des ennemis. Bessières a obéi; il a soigneusement parcouru le front de la position des Russes : « Elle est ? dit-il, inattaquable ! — O Ciel ! s'écrie l'Em- (c pereur en joignant les mains ; avez- vous bien vu ? (f Est-il bien vrai? M'en répondez- vous ? » Bessières répète son assertion : il affirme , « que trois cents « grenadiers suffiraient là pour arrêter une armée ! » On vit alors Napoléon croiser ses bras d'un air consterné , baisser la tête , et rester comme enseveli dans les plus tristes réflexions : « Son armée est victorieuse, « et lui vaincu! Sa route est coupée, sa manœuvre « déjouée ;Kutusof, un vieillard, un Scythe, l'a pré- « venu ! Et il ne peut accuser son Etoile! Le soleil de « France ne semble-t-il pas l'avoir suivi en Russie ? « Hier encore la roule de Malo-Iaroslavetz n'était- « elle pas libre? Sa fortune ne lui a donc pas man- « que; est-ce lui qui a manqué à sa fortune? »

Perdu dans cet abime de pensées désolantes, il tombe dans une si grande contention d'esprit , qu'aucun de ceux qui l'approchent n'en peut tirer une parole. A peine, à force d'importunités , parvient-on à obtenir de lui un signe de tête. Il veut enfin prendre quelque repos ; mais une brûlante insomnie le travaille. Tout le reste de cette cruelle nuit , il se cou-

che, se relève, appelle sans cesse , sans toutefois qu'aucun mot trahisse sa détresse : c'est seulement par l'agitation de son corps qu'on juge de celle de son esprit.

Vers quatre heures du matin, un de ses officiers d'ordonnance y le Prince d'Aremberg, vint l'avertir que , dans l'ombre de la nuit et des bois , et à la faveur de quelques plis de terrain, des Cosaques se glissaient entre lui et ses avant-postes. L'Empereur venait d'envoyer Poniatov^ski sur sa droite , à Kremenskoé. Il attendait si peu l'ennemi de ce côté , qu'il avait négligé de faire éclairer son flanc droit. Il méprisa donc l'avis de son officier d'ordonnance.

Dès que le soleil du 26 se montra à l'horizon , il monta à cheval et s'avança sur la route de Kalougha , qui n'était plus pour lui que celle de Malo-Iaroslavetz. Pour atteindre le pont de cette ville il fallait qu'il traversât la plaine , longue et large d'une demi-lieue, que la Louja embrasse de son contour : quelques officiers seulement suivaient l'Empereur. Les quatre escadrons de son escorte habituelle , n'ayant pas été avertis , se hâtaient pour le rejoindre , mais ne l'avaient pas encore atteint. La route était couverte de caissons d'ambulance, d'artillerie et de voitures de luxe : c'était l'intérieur de l'armée , chacun marchait sans défiance.

On vit d'abord au loin , vers la droite , courir quelques pelotons, puis de grandes lignes noires s'a van-

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