CHAPITRE VI
Napoléon , réduit à de si hasardeuses conjectures , arrivait tout pensif à Véréia , quand Mortier se présenta devant lui. Mais je m'aperçois qu'entraîné, comme nous Tétions alors , par cette rapide succession de scènes violentes et d'événements mémorables, mon attention s'est détournée d'un fait digne de remarque. Le ^3 octobre, à une heure et demie du matin , l'air avait été ébranlé par une effrayante explosion; les deux armées s'en étonnèrent un instant, quoiqu'on ne s'étonnât plus guère, s'attendant à tout.
Mortier avait obéi ; le Kremlin n'existait plus : des tonneaux de poudre avaient été placés dans toutes les salles du Palais des Czars , et cent quatre-vingt-trois milliers sous les voûtes qui les soutenaient. Le Maréchal, avec huit mille hommes, était resté sur ce volcan, qu'un obus russe pouvait faire éclater. Là il couvrait la marche de l'armée sur Kalougha , et la retraite de nos différents convois vers Mojaîsk.
Dans ces huit mille hommes , il y en avait à peine deux mille sur lesquels Mortier put compter; les
autres 9 cavaliers démontés , hommes de régiments et de pays divers , sous des chefs nouveaux j sans habitudes pareilles, sans souvenirs communs, enfin sans rien de ce qui lie, formaient ensemble bien moins un corps organisé qu'un attroupement : ils ne devaient pas tarder à se disperser.
Le commandement du génie avait été confié au brave et savant colonel Després. Cet officier arrivait du fond de TEspagnej il venait de voir se* terminer, au commencement de septembre, la retraite de Madrid à Valence; il vit commencer, pendant le mois suivant, celle de Moskou à Vilna. Partout nos armes fléchissaient.
On regardait le Duc de Trévise comme un liomme sacrifié. Les autres chefs , ses vieux compagnons de gloire , lavaient quitté les larmes aux yeux , et l'Empereur en lui disant « qu'il comptait sur sa fortune , « mais qu'au reste , à la guerre , il fallait bien faire une <c part au feu ! » Mortier s'était résigné sans hésitation. Il avait ordre de défendre le Kremlin , puis , en se retirant, de le faire sauter, et d'incendier les restes de la ville. C'était du château de Krasno-Pachra , le 21 octobre , que Napoléon lui avait envoyé ses derniers ordres. Morlier devait , après les avoir exécutés , se diriger sur Véréia , et former l'arrière- garde de l'armée.
Dans cette lettre Napoléon lui recommandait surtout 'c de charger sur les voitures de la Jeune Garde,