CHAPITRE III. 2J
L'annonce verbale de ma nomination au grade de capitaine accompagnait Tordre de cette mission ; mais à peine cet avancement me réjouit-il , tant ëtait grand l'embarras que j'éprouvai en me voyant mis, tout à coup, à une aussi rude épreuve. Quoi qu'il dût en résulter, il fallut partir sur-le-champ; et, pour commencer, en arrivant à Amiens dès le lendemain, me présenter devant le préfet , avec mes vingt-deux ans et demi , ma figure qui n'en annonçait pas vingt , et mon ignorance.
Malgré cette apparence si peu imposante , comme j'étais attaché à la personne même du Premier Consul, je fus reçu par l' ex-républicain Quinette, préfet alors , avec la très-humble et très-obéissante déférence et l'empressement agité, auxquels le ministre le plus expérimenté aurait pu prétendre. Il voulut, lui-même aussitôt, me servir de guide , et non-seulement dans Amiens , mais aussi dans toutes les parties de son département que Napoléon avait visitées, en y laissant l'ordre d'un travail ou d'une amélioration quelconque.
Au reste, quels qu'aient été les antécédents révoliltionnaires de ce magistrat , il faut louer ses efforts pour réparer-ses erreurs passées , et pour coopérer à Vœuvre régénératrice du Premier Consul.
Quant à moi , heureusement ce préfet fut si préoccupé de l'impression qu'il voulait produire sur mon esprit, qu'il ne remarqua point celle que me faisaient éprouver , et sa présence , et ses explications auxquelles je ne comprenais pas la moindre chose. Saisi d'une contraction inexprimable, je m'efforçais de
caclier^ sous une taciturnité prudente, ma confusion, et la peur qu'un mot mal placé , qu'un geste hors de propos, un regard mal dirigé ne décelassent mon ignorance.
Un tel rôle ne pouvait être longtemps soutenable; il ne finit pourtant qu'avec ce premier jour, et quand nous fûmes à l'embouchure de la Somme, où me quitta enfin le trop zélé préfet. Alors seulement je respirai; je me félicitai d'être parvenu , au moyen de quelques gestes, et d'un air silencieusement observateur, à dissimuler assez mon embarras pour qu'il ne se fût point aperçu combien sa peine avait été inutile , et jusqu'à quel point j'étais peu digne de toutes les explications dont il avait accablé mon insuffisance.
Mais à ce soulagement momentané succéda un découragement extrême. Seul, abandonné à moi-même sur cette plage inhabitée , je demeurais interdit devant le dernier ouvrage commencé à l'embouchure de la Somme. J'en ignorais le degré d'avancement , l'utilité, jusqu'au nom même! Que faire , qu'écrire au Premier Consul ? Comment rendre compte de ce que je regardais sans y rien comprendre? Une autre obscurité, la nuit, à son tour, commençait à dérober cet objet à mes regards. La faim me pressait ; comment la satisfaire? où m'abritér? Mais qu'importait? il s'agissait de bien autre chose que de soins matériels. Je m'absorbais, je me perdais dans cette pensée désolante, lorsque, derrière moi , le bruit de quelques pas, m'en arrachant , me fît détourner la tête. Un officier d'artillerie m'avait aperçu ; il commandait cette partie de la plage ; il y construisait deux batteries et venait me