‹ Histoire et mémoires (volume 4)Chapitre 221 sur 257 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

dant la nuit, je disparus daiis ce fleuve, ne nrétant pas aperçu d'un intervalle entre le point d'embarcation et le bac qui devait me passer smr laulre rive. Heureusement le bruit de ma chute fut entendu; on me repécha, et j'en fus quilte poiu* un bain pris hors de saison, pour quelques gorgées d'eau bues à contrecœur, et pour un retard de quelques minutes.

Renionté dans ma voiture, je n'en descendis guère avant d'arriver à ma destination, traversant sans m'arréter Bologne, Florence même et Sienne, lieux célèbres auxquels, dans d'autres temps , j'eusse voulu consacrer une année entière. Mes heures étaient comptées; et, à tout prendre, ne pouvant choisir, le sort ne me traitait pas trop mal en décidant que ma preniière station devait élre à Rome.

L'armée y manquait de tout encore : d'organisation, de transports de toute nature, d'ambulances et de solde même. La chaussure, usée par les marches et les pluies, était à refaire; il n'y avait pas un soi^i dans le trésor, pas une cartouche à distribuer. L'ardente curiosité qui m'enflammait y gitgpa; notre séjour fut à peu |)pès assez long pour Li satisfaire. ,

J'éiais à Rome 1 ville. ïpret^que natale de toutes les jeunes et chaudes hnaginalions ardentes, biçn plus nourries, à cet âge, des souvenirs de l'antiquité, que de ceux de leur pairie et des temps modernes ! Avec quelle impatie^iUe n^^Ugpfiçe je remplis les premiers de\oirs qui me forcèrent d'aller d'abord me présenter à notre ^anibassadeur le cardinal ,Fesch et au Pape lui-ménie. J'étais a Rome! non pas dans la Rome d'aujourd'hui, qui me sembluitsipeu remarqua-

ble : je n'y voyais que des profanateurs de la Rome de RomuluSy d'Horalius Codes, du grand César, de Cicéron, de Tile-Live et de Tacite! Celle des Empereurs ne me paraissait déjà plus assez antique! Combien de fois, contemplant les sept collines, je m'efforçai de reconstruire la Rome Royale , la Rome Républicaine, et celle des Triumvirs ! Que de fois je maudis toutes ces constructions dont le moyen âge avait osé couvrir ces restes glorieux ! Le moindre de leurs débris me paraissait bien plus grand que ces vastes palais des Princes de l'Église, et même, puisqu'il en faut convenir, que cette admirable coupole élevée par Micbel-Ange, et cette basilique où le Jupiter antique , transformé en Saint Pierre, attira plus mes regards que tout le reste. Je foulai même d'un pied mécontent et dédaigneux les ruines du Palais des anciens Césars, leur préférant celles des égouts de Tarquin , du pont d'Horatius, la prison souterraine, avec ses anneaux de fer, où le Roi Persée, où Jugurtlia et saint Paul furent descendus et enchaînés ; et le Cirque , et le Forum , et le Capitole où ne triomphaient plus que des poètes ; et cette roche tarpéienne ^nfin, dont la crête, jadis si redoutable, était indignement recouverte de maisons de blanchisseuses !

S'il faut l'avouer, dans cette contemplation rétrospective il se mêlait un certain orgueil, celui que, sept ans plus tôt, avait imparfaitement exprimé l'un de nos guerriers républicains, lorsque, à la vue de Rome, il s'était écrié :

Tremblez, impuissantes cohortes!

Camille n'est plus dans vos murs, £t les Gaulois sont à vos portes I

CHAPITKE 11. 499

C'était lorsque , en Egypte , le héros de l'Italie , noire César, plus grand que le César romain, disait à une armée aussi célèbre que celle des héros antiques : « Songez que, du haut de ces Pyramides, quarante siè- « des vous contemplent ! » Qui donc, plus que noire France et son armée, avait le droit, en contemplant ces souvenirs d*une gloire antique , d'y comparer sa gloire présente? N'éliops-nous pas conquérants du monde moderne , comme les Romains Tavaient été de Tancien monde? Dans les lettres , dans les arts, dans la guerre et les conquêles, il me semblait que nous pouvions traiter, au moins, d'égal à égal! Je n'en dirais pas tant aujourd'hui quant aux conquêtes, mais alors telle fut Torgueilleuse et bien pardonnable exaltation que j'éprouvai pendant mon séjour à Rome.

Cependant notre armée s'était avancée j elle était* prêle, elle menaçait d'une triple tête le Royaume de Naples. On a blâmé l'amertume injurieuse du bulletin du 26 décembre i8o5. La proclamation du 37, à celle armée, avait dit plus et convenait mieux. Nous formions quarante-cinq mille hommes, sous Masséna. La Reine Caroline voulut se défendre. Elle comptait sur une armée napolitaine de trente mille houmies , sur ses milices , et sur vingt mille Anglo- Russes; mais ceux-ci l'abandonnèrent : les Russes, complètement pour aller occuper Cor fou et la Dalmalie, que pourtant l'Autriche nous avait cédées; et les Anglais, pour aller proléger la Sicile , se réservant des retours hostiles et d'aider à la défense de Gaête , seul point du Royaume où la conquête nous fut sérieusement disputée.

livrée ainsi à elle-même, la Reine en appela au peuple : elle arma, elle enrégimenta jusqu'aux lazzaroni; elle ouvrit les prisons, elle essaya une insurrection générale! Tout lui manqua. Partout les peuples chassèrent ses agents insurrecteurs; Naples s'arma contre les lazzaroni , misérables qui s'étaient unis aux forçats et qui ne méditaient que le pillage. Haïe et désespérée cette Reine, femme d'un grand caractère, mais qui en avait les inconvénients, emporta sa colère impuissante en Sicile, laissant à ses fils, à son armée, et à des brigands déchaînés, la défense de son Royaume.

Pour nous, voyageurs encore à Rome par où notre armée s'était écoulée , nous en partîmes, deux jours après l'arrivée du Prince Joseph, pour nous retrouver à Albe, le 6 février, sur le pied de guerre. L'invasion, •dès le lendemain, commença sur trois colonnes : celle de droite sous Régnier, par Terracine et Gaéte ; celle du centre sous Masséna et le Prince, par San-Germano; la colonne de gauche sousLecchi, par Rry, l'Abbruzze et la Pouille. Capoue devait être le point de réunion des deux premières colonnes.

Ce ne fut qu'une marche militaire. Notre droite ne rencontra la guerre qu'à Gaéte. Il fallut masquer cette place maritime par un blocus , après en avoir enlevé les approches au prix de quelques hommes et de la tête d'un général qu'un boulet d'une chaloupe canonnière emporta. Au centre, nous arrivâmes le 12 février devant Capoue, sans coup férir. Là, le Vulturne et quelques coups de canon nous arrêtèrent vingtquatre heures , après quoi une députation de Naples vint tout rendre.

Page 1