CHAPITRE Vlïl. Gl
Napoléon et Desaix ignoraient alors quel résultat venait d'avoir le refus de Londres de souscrire à cette convention. Ils ignoraient que Kleber, sommé de se rendre prisonnier, avait , le 20 mars , ré- pondu à cette injure, et réparé ses fautes, par la glorieuse victoire d 'Héliopolis, par l'entière destruction de l'armée turque, enfin par la reprise encore plus habile et glorieuse du Caire et de l'Egypte révoltés. On peut donc juger de tout ce qu'ily eut de douloureux, malgré la joie de leur réunion et de la victoire de la veille, dans l'entretien secret de ces deux grands hommes!
Lorsqu'ils se quittèrent. Napoléon croyait avoir revu l'Egypte, mais indignement livrée à des barbares par la main découragée à laquelle il l'avait remise. Desaix, plus ïieureux, retrouvait la France J)leine d'espoir, déjà redevenue victorieuse , déjà régénérée depuis le 18 Brumaire, et aux mains du seul ami digne d'une admiration qu'il n'eût point accordée à la gloire seule des armes.
Le Premier Consul le mit aussitôt à la tête de deux divisions. Alors, surpris de ne pas entendre parler de Mêlas et de ne rien sentir devant lui, il s'épuise en conjectures, pousse en avant sur Voghères, et arrive, le i3 juin, dans la vaste plaine de Marengo qu'il trouve vide ! Marengo même, faiblement occupé, fut peu disputé. Victor, avec sept à huit mille hommes, s'en empara. Son avant-garde ne fut arrêtée que par un retranchement et la Bormida où finit la plaine. Là, soit fatigue ou confiance, ce général négligea, ou des avis •qui eussent dû l'éclairer, ou de pousser plus avant ses
reconnaissances. 11 s'établit dans Marengo sans se douter que l'armée ennemie était dans Alexandrie , et que deux ponts jetés sur la Bormida mettaient en péril % ses avant-postes.
D'un autre, côté, l'abandon de cette plaine si favorable à la nombreuse cavalerie de l'ennemi trompa Bonaparte, et pensa leperdre. Il crut que Mêlas n'avait songé qu'à lui échapper, soit en se concentrant dans le Piémont, soit en franchissant le Pô à Valence et en ressaisissant derrière lui le Milanais. Dans cette conviction il laisse Victor sans défiance, sa gauche en avant, et soutenu en arrière à droite par Lannes et les deux brigades de cavalerie de Champeaux et de Kellermann, garder Marengo et l'entrée de ce vaste champ ; puis, inquiet partout où le danger n'était pas, il disperse ses autres corps. Une division reste à Torre-di-Garafolo et à San-Juliano; une autre à Castel-Novo-di-Scrivia. Quant à Desaix, tout au contraire il l'envoie à gauche dans l'Apennin, et en toute hâte, avec les cinq mille hommes de Boudet, vers Rivalta et Novi, pour s'éclairer sur la retraite possible de l'ennemi vers Gênes. Luimême enfin, rebroussant chemin et croyant aller audevant des nouvelles qu'il attend, il reprend la route de Voghères.
Heureusement, soit inquiétude, soit, au dire de l'un des siens, que le débordement de la Scrivia l'eût décidé, il s'arrêta à Torre-di-Garafolo. Il y apprit bientôt que Mêlas n'avait point paru sur la rive gauche du Pô. Dès lors, s'il n'était ni en face ni sur notre droite, où pourrait-il avoir fui? Dans son incertitude. Napoléon, trompé par Gardanne, laissa donc Desaix s'éloigner de