CHAPITRE IX
Elle était grande ! Si la plaine était vide, c'est que Mêlas avait hésité à Foccuper, soit consternation , soit qu'il n'eût tardivement rallié ses corps dans Alexandrie que le soir de ce joiir-là même. Mais il avait conservé ses débouchés ; et pendant que le Premier Consul, inquiet sur Paris, et préoccupé de la crainte d'une guerre prolongée, pensait avoir déconcerté et découragé son adversaire, celui-ci ,' après les tergiversations et le trouble d'un long conseil, venait de se décider à se faire jour, et à attaquer dès le lendemain. Persuadé qu'on ne tourne point aussi complètement son ennemi sans être tourné soi-même ; que dans une telle extrémité, l'audace égalisait les positions ; qu'une bataille serait pour tous deux également décisive, il crut qu'il n'y avait donc plus qu'à en appeler à la victoire , et qu'elle seule déciderait qui des deux chefs aurait coupé la retraitera l'autre !
Ainsi, à l'heure du dénoùment, tout allait changer : l'assaillant , surpris, allait être assailli lui-même, et du fort au faible. Des deux armées en présence , la plus ardente, la moins patiente, mais la plus faible de plus de moitié, n'allait avoir de salut que dans une opiniâtre défensive. Il fallait que cette résistance fût assez longue pour donner le temps à nos divisions disper-
sées, d'accourir : les unes pour la prolonger, et laulre, la plus éloignée, celle de Desaix, pour reprendre l'offensive. Dans celte plaine rase , où l'on ne pouvait s'appuyer que sur soi-même, où l'art, où la plus persévérante ténacité pouvaient seuls suppléer au nombre et à la nature, un ordre de bataille par échelons devait sauver la fortune du Premier Consul ; dernière manœuvre, et, il en faut convenir, qui eût été insuffisante sans les fautes redoublées de son adversaire.
L'armée autrichienne au contraire, inspirée par la nécessité, par l'occasion, par sa résolution généreuse, cette armée, forte d'une année de victoires, de son nombre double, de sa formidable cavalerie dans un aussi vaste espace, avait à sortir de son caractère méthodique et lent, à attaquer avec fureur, à profiter impétueusement de ses avantages. Mais on va voir que, le lendemain (i) , l'exécution manqua à la résolution.
Et d'abord son défilé, dans Alexandrie et sur les ponts de la Bormida, fut long : il dura trois heures. Puis, à trois reprises, de huit heures à dix heures du matin , Marengo ne fut que successivement attaqué : d'abord faiblement par Oreilly, puis par Haddick, enfin par Kaim; et trois fois les deux divisions de Victor, s'aidant du Fontanone, ruisseau fangeux et encaissé qui fait coude à Marengo, et de ce village, ce qui leur donnait des revers sur l'ennemi, repoussèrent ces agressions. *
Une quatrième fois enfin Mêlas réunit contre cette position ses plus formidables moyens d'attaque. Il les renforça à sa droite vers Stortigliona ; il les étendit
(l) i4 juin 1800.