CHAPITRE IX
hommes s'y noyèrent, et il avait suspendu son mouvement qu'il n'avait repris que le lendemain. Sans ce bienheureux retard, l'officier envoyé pour le rappeler ne J'eût rejoint que trois lieues plus loin dans la montagne, et il eût alors été impossible à cette division d'être de retour à San-Juliano avant la perte entière de la bataille !
Un autre bonheur, inouï jusque-là, voulut encore que, vers quatre heures, le vieux général Mêlas, deux fois démonté, épuisé de fatigue, et se croyant assuré de la victoire, fût rentré dans Alexandrie pressé d'en annoncer la nouvelle à son Empereur : il avait laissé à son chef d'état-major, le général Zach, le soin d'achever la défaite de Bonaparte. Tous les deux au reste, aussi mal inspirés l'un que l'autre sur une aussi vaste plame, ne s'étaient bien servis de leur cavalerie nombreuse et toute fraîche qu'au commencement de la bataille , puis sans succès contre le bataillon carré de notre garde. Partout ailleurs, et même pour achever la déroute de Chamberlhac, il n'en avait point été question. C'est pourquoi depuis, dans mainte occasion, nous entendîmes l'Empereur répondre à des représentations de quelques-uns de nos généraux de cette arrne , qui demandaient pour elle plus de ménagements : ce Ah oui! vous voudriez donc que je lais- « sasse ma cavalerie inutile, comme cet imbécile de « Mêlas? »
Cependant avec le péril croissait autour de Napoléon une vive anxiété. 11 s'en aperçut ; et en même temps, remarquant l'attitude singulièrement sombre deDesaix : « Descendons de cheval, lui dit-il, et as-
« seyons-nous à terre pour monlrer de la sécurité. » Mais là encore, étonné de la tristesse de son ami, il Tinterpella : a Je ne sais, lui répondit Desaix, mais « il me semble que les boulets ne me connaissent (c plus ! D C'était, dans le langage d'alors, convenir qu'il éprouvait, sur lui-^même en ce moment, un pressentiment funeste : pressentiment qui revint, après sa fatale réalisation, à l'esprit de Bonaparte, et, lui rappelant la fin pareille de Laharpe en 1 796, augmenta sa disposition à croire à ces sortes de présages.
Ce ne fut qu'après cinq heures du soir que Desaix vit paraître enfin la tête de sa colonne. Aussitôt le Premier Consul acheva de lui donner ses instructions : on convint de commencer à ressaisir l'offensive par un grand effort de l'artillerie ; mais il fallut encore près de trois quarts d'heure pour rallier cette division et en mettre en position toutes les ar^ies.
En ce moment notre armée était ainsi disposée : en avant, à notre aile droite, notre premier échelon délogé de Castel-Ceriolo, mais disputant encore les vignes de ce village; en' arrière à sa gauche, et sans autre appui que lui-même, le bataillon carré de notre garde rejeté, de quelques pas en arrière, à hauteur de Villa- Nuova, mais toujours hérissé de baïonnettes et repoussant de ses feux la cavalerie autrichienne ; dans le reste de la plaine, en troisième échelon, en ligne oblique, et refusant de plus en plus leur gauche jusqu'à la grande route, les bataillons amoindris deLannes, points dans l'espace, mais qui y demeuraient fiers et en bon ordre; derrière eux notre cavalerie attendait le moment de charger par les intervalles ; sur la grande route