CHAPITRE IV
on n'avait fait ni l'un ni l'autre. L'expérience d'aujourd'hui manquait alors , et l'habitude de vaincre avait entraîné. Toutes les objections de Vincent , la difficulté des lieux , l'influence mortelle du climat j la prospérité de File , l'existence heureuse , encore à ménager, de plusieurs milliers de colons de race blanche sous la vigoureuse administration de Toussaint, rien enfin n'avait arrêté ! Rigaud avait été découragé et rappelé. Napoléon, excité par les colons réfugiés , espérait ressaisir dans cette île un commercé et quatre à cinq cent millions, et fonder, avec la Louisiane, un riche et puissant ensemble colonial; d'autre part, encouragé par la paix maritime , poussé par la nécessité d'employer et d'éloigner un certain nombre d'officiers mécontents , et irrité de cette parodie que faisait Toussaint de son Consulat, il s'était décidé à tenter la voie des armes.
L'ennemi paraissait barbare, on le méprisa; on crut pouvoir subjuguer Saint-Domingue , comme on soumit alors la Guadeloupe , quelle qu'en fut la différence. Toutefois on promit de conservei» à Toussaint le second rang ; à ses officiers , leurs biens et leurs grades; à la population noire ouvrière, son affranchissement. On renvoya même à Toussaint ses deux enfants; mais toutes ces précautions furent inutiles.
Cinquante jours suffirent d'abord , il est vrai , à la conquête des lieux, et même pour obtenir des hommes, par des promesses insidieuses de liberté , une soumission apparente et passagère. Mais six autres semaines d*occupation étaient à peine écoulées , que , le climat ayant sévi , les trahisons et les révoltes commen^^èrent.
La nouvelle du rétablissement de resclavage à la Guadeloupe accrut le mal , que bientôt portèrent à son comble les excitations et les secours de TAngleterre.
L'expédition était apparue devant Saint-Domingue, le 3 février 1 802 ; vingt-deux mois après , sur cinquante mille Européens y successivement débarqués, cinq mille combattants avaient péri par le fer, et quarante mille par les maladies ! Cinq à six mille seulement survivaient, avec, quelques colons échappés à d*affreux massacres! Le 3o novembre i8o3y ce reste, bloqué dans la ville du Cap , par mer et par terre, était forcé de capituler, d'abandonner la colonie aux nègres vainqueurs , et de s'abandonner soi-même à b flotte anglaise !
Cet eflroyable désastre, mais lointain, mais successif, mais dissimulé autant qu'il fut possible , et attribué aux Anglais plus qu'il n'était juste, n'ébranla point en France Tautorité du Premier Consul. Ce qu'on lui reprocha le plus , ce fut premièrement d y avoir sacrifié la partie de notre armée qui semblait pouvoir lui être hostile; reproche dont la nomenclature seule des généraux de l'expédition suffit pour démontrer l'exagération. Le second reproche porta sur la captivité de Toussaint , bien méritée par sa barbarie et ses trahisons , et sur sa mort qui pourtant fut naturelle.