CHAPITRE lY
pour n'être plus à charge à ma famille, un instinct guerrier, la Vanité de Tuniforme, le besoin de mouvement et d'action si naturel à la jeunesse m'avaient entraînés. Cet instinct belliqueux s'était sans doute allumé aussi à la renommée du Premier Consul et à la reconnaissance pour l'appui qu'il offrait à notre détresse , mais vaguement, presque à mon insu, car à dix-neuf ans on sait mal l'histoire présente. Ce n'est guère la réflexion qui décide , c'est plutôt la sensation , et surtout les premières et si fortes impressions de l'adolescence. Mais chez moi la plupart de cellesci contredisaient la démarche décisive que je venais d'accomplir. Ce désaccord me troublait comme un remords. Plein d'autrefois, vide de l'histoire contemporaine, je n'avais recueilli qu'horreur et aversion pour la Convention et le Directoire; je n'avais senti la Révolution que parla ruine et la proscription de ma caste et de ma famille au milieu desquelles, jusque-là, je m'étais d'autant plus restreint et circonscrit. Pourquoi donc avais-je cédé tout à coup à l'espèce d'ivresse dont la première vue d'un régiment de dragons en marche de guerre m'avait saisi? Transplanté soudainement dans le camp contraire , dans quelle situation pénible et difficile m'étais-je placé, entre mon ancienne société qui me réprouvait comme un transfuge , et ces alliés nouveaux qui m'étaient encore si antipathiques ! Ainsi tiraillé en sens opposés , pendant les premières lenteurs de notre organisation , je n'étais parvenu à m'expliquer avec moi-même sur le but et l'esprit de ma nouvelle position , qu'en me livrant à un calcul tout royaliste. Une idée fixe , un es-
poir passionné de profiler de la réaction du 1 8 Brumaire pour contribuer à relever, à réarmer Tancienne aristocratie et à lui faire reprendre place à la tête de la nation française , s'était emparé de mon imagination ardente. J'espérais que mon exemple serait suivi; qu'une foule déjeunes nobles s'enrôleraient; qu'ils s'ajouteraient à ceux des officiers et des généraux ex-nobles déjà dans les rangs de l'armée , et dont je récapitulais sans cesse , avec complaisance , la liste assez longue, en leur supposant la même passion qui m'animait. Dès lors , les armes aux mains , et sortis de Tinaction et de l'impuissance, nous formerions un parti assez fort pour se défendre contre de nouvelles proscriptions , ou même pour faire triompher le royalisme dans une révolution nouvelle ; car alors , tant de bouleversements précédents en faisaient présager de nouveaux, malgré l'avènement de Bonaparte.
Il y avait dans tout cela du rêve et de la réalité : du rêve , en ce que, ignorant les hommes et les choses , je ne calculais pas, d'une part, la roideur inerte de l'orgueil aristocratique, de l'autre, la violence des passions plébéiennes opposées , la masse , la force de ces inléréls contraires , la puissance des droits nouveaux acquis par tant de travaux et de victoires; du rêve encore, parce que, en moi-même , le sens moral de l'égalité ou de la légalité, l'amour de la patrie, celui de la gloire , et la camaraderie des champs de bataille , n'étant qu'en germe , je ne prévoyais pas les modifications que, en se développant, ces sentiments allaient apporter aux répugnances exclusives et aux calculs