CHAPITRE IV
que Giulai venait à Tinstant de liii apprendre l'accession de Frédéric à la coalition. Il avait donc aussitôt poussé LanneSy avec les divisions Suchet, Oudinot, la cavalerie de Murât et le corps du maréchal Soult, vers Znaïm, sur la route de Bohême, pour couper toute retraite à Kutusow qui venait de Krems.
Le combat de Diernstein contre Mortier, la présence de Bernadotte envoyé de Moelkt sur la rive gauche avec Tordre de talonner Kutusow, et la difficulté des chemins, avaient dû ralentir le mouvement rétrograde de ce feld-maréchal. Aussi l'Empereur s'était-il attendu à ce que cette première armée de trente-sL\ mille Russes , harcelée en queue par vingt mille hommes , et coupée en tête par cinquante mille, serait détruite ou prise. Ce résultat devait décider du sort de la campagne et de l'indécision de Frédéric; il lui avait paru infaillible , et il venait de lui échapper! Murât, que sa ruse de guerre avec les Autrichiens , sur le pont de Vienne , avait si bien servi , venait, au moment d'en recueillir les fruits, de se laisser prendre par les Russes à un semblable stratagème ; voici comment :
Kutusow, en précipitant sa retraite de Krems sur Bnmn, avait, pour la couvrir contre Murât, jeté Bagration et sept «mille Russes à sa droite dans HoUabrunn , sur la route de Bohême qu'il lui fallait traverser à Znaîm. Murât accourait sur cette même route en tête de cinquante mille hommes; il n'avait qu'à attaquer, à pousser, à tout culbuter devant lui jusqu'à Znaïm, où il aurait devancé , détruit ou pris le maréchal russe. Mais il avait rencontré Bagration à Holla*
brunn; et, au lieu de lui passer sur le corps, il avait perdu le temps à l'écouter parlementer. Une feinte capitulation de ce général russe l'avait endormi vingtquatre heures, pendant lesquelles Rutusow s'était écoulé derrière Hollabrunn et sur Brunn , en toute hâte !
C'était le 1 5 novembre, et sur la foi de WintaQgarode, aide de camp d'Alexandre, que cette absurde convention avait leurré le beau-frère de notre Empereur.
Mais ce qui n'est guère plus concevable y c'est qoe Napoléon, contre sa coutume, eût abandonné k son lieutenant ce grand coup de guerre, et que, le i4 novembre, s'en reposant sur lui, il fut retoumëà Sdioenbrunn! S*était-il défié de Vienne? LfUi avait-jl plu de se montrer ce jour-là à ses habitants, confondus de le voir rentrer dans leurs murs par la porte du Danube? Avait-il eu hâte de proclamer hautement, comme U le fit , l'immensité des trophées que cette cajHtale ennemie venait de livrer à sa victoire ? ou bien plutôt, à en juger par ma mission près de Marmont et par la répartition des divisions de Davout poussées vers Neustadt , Presbourg et Brunn , sur les trois aveimes de Vienne, avait-il craint quelque retour offensif, et ji^ sa présence encore indispensable siur ce point central, pour s'en assurer la possession? Je ne sais, mais ce qui est sûr, c'est que, à la nouvelle de cette conventioa insidieuse, se repentant amèrement de sa confiance en Murât , il lui avait envoyé l'ordre de tout rompre à l'instant même et d'attaquer. Lui-même plein de colère était accouru ; mais il n'était arrivé le 17 qu'après le choc tardif et sanglant d'Hollabrunn, où, le 16 au
soir, Bagratlon, sacrifiant les deux tiers des sept mille Russes qu'il coinmandait, avait encore arrêté, six heures durant , TefTort de \ingt-cinq mille hommes !
Pendant la nuit obscure qui suivit, plusieurs ruses de guerre avaient favorisé la fuite des restes de cette division. Les uns, se voyant atteints, avaient crié en français qu'ils étaient des nôtres, et on les avait laissés s'écouler; d'autres, répétant les mêmes paroles, et nous laissant approcher, avaient, de leurs feux à bout portant , augmenté nos pertes. Oudinot , que Duroc remplaça à sa division de grenadiers , était tombé blessé avec la plupart des officiers qui l'entouraient. Le carnage avait été effroyable ; on avait vaincu, mais le lendemain, quand on arriva à Znaïm, Kutusow était passé! On n'avait pu, les jours suivants, que ramasser , ses traineurs, tellement harassés qu'ils étaient incapables de se défendre. Deux mille tombèrent aux mains de Sébastiani. Enfin cette retraite , dans laquelle Kutusow devait succomber tout entier, ne lui avait coûté que six mille hommes ! Il venait de retrouver à Brûnn son Empereur qui y ét^it arrivé de Berlin ; il lui avait ramené trente mille hommes, que, au delà de Brùnn, il allait joindre, près de Wischau, à la seconde armée russe de Buxwoden, aux restes de Tarmée autrichienne, et bientôt peut-être à T Archiduc Charles.
Ainsi , après la campagne d'Ulm si complètement terminée , celle de Vienne restait indécise. Il fallait se rallier , se réapprovisionner, se préparer à toutes les chances d'une grande bataille à livrer au fond de la Moravie , au bout d'une longue ligne d'opérations , dont la Prusse menaçait tout le flanc gauche, de Stras-
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bourg à Vienne. Tel était le danger de notre poûtîoDi que venait d'accroître la faute d'HoUabrunn.
De Znaïm l'Empereur continua vers Bninn , poursuivant Kutusow, et le faisant déborder à droite par Soult à Nikolsbourg. Le 20 novembre il poussa cette aile droite de Nikolsbourg à Austerlitz, et notre avantgarde, sous Murât, vers Wischau, route d*Olmutz. Ce joiu*-là lui-même arriva à Brunn. Surpris et diarmé de l'inconcevable abandon de cette place forte tout armée et approvisionnée , il en fit sa base d*opératioDS contre l'armée russe. •
Pendant que ce soin l'occupait , il apprend la jonc* tion des forces ennemies dans Wischau, et que, à Posorsitz, leur cavalerie, après avoir refoulé la nôtre, 1 été repoussée par nos cuirassiers et par les grenadMB à cheval de notre Garde. Le 21 il se rend sur le terrain du combat , il en juge les coups , qu^il trouve moins brillants qu'on ne s'en était vanté ; et ii[^Mnant que l'ennemi s'est retiré sur ses renforts jusqai Ohiuilz , il revient à Brunn.
Dans ce retour de Wischau il s'arrêta sur h grande route, à environ deux lieues et demie de Brunn, près du Santon, monticule qui borde le chemin, espèce de cône tronqué assez abrupt. H ordonna d'en creuser le pied du côté de l'ennemi , pour en augmenter l'escarpement. Alors , se détournant
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vers le sud j il entra dans une plaine haute j comprise entre deux ruisseaux encaissés , courant du nord au sud-ouest. La largeur de ce plateau est d'environ deux lieues; la longueur, de trois lieues; après quoi, tournant vers Touest, il s'abaisse et tombe dans un bassin marqué par' deux lacs. L'Empereur parcourut lentement et silencieusement cette plaine découverte. Il s'arrêta à plusieurs reprises sur les points les plus élevés, vers Pratzen surtout. 11 en examina avec attention tous les accidents. Plusieurs fois, pendant cette reconnaissance, il se retourna vers nous : « Mes- « sieurs , disait-il , examinez-bien ce terrain ! ce sera « un champ de bataille ! Vous aurez un rôle à y «f jouer! » Cette plaine devait être en effet, quelques jours après, le champ de bataille d'Austerlitz !
Les jours suivants, jusqu'au 27, il resta à Brunn. Son armée n'avait pas cessé, depuis trois mois, de marcher ou de combattre ; il la laissa se rallier, réparer ses forces, ses armes, sa chaussure, et reprendre haleine. Elle était ainsi répartie : Marmont à Gratz; Mortier à Vienne ; Davout , partie à Presbourg , observant la Hongrie qui se déclarait neutre , et partie vers Nikolsbourg, entre Brunn et Vienne; Lannes, Murât et Soult cantonnaient autour et en avant de l'Empereur, sur le terrain marqué par Brunn, Wischau et Austerlitz; Bernadotte enfin, en arrière et à portée de lui, occupait Iglau , observant la Bohême, où l'Archiduc Ferdinand tenait tête à d'Hilliers et aux dragons à pied de ce général.
Il y avait six jours que nous étions arrivés à Brunn , et l'Empereur, ému de la nouvelle du désastre de
Trafalgar , des dispositions de plus en plus hostiles de la Prusse^ et fatigué déjà de sa propre inaction ys'inqui^ tait du système de temporisation que paraissait prendre Tarmée russe. C'était bien, en efTet, le plus menaçant de tous les partis qu'Alexandre pouvait opposer k sa fortune. Chaque jour accroissait le danger de noûne position isolée et si lointaine. Napoléon^ aventuré au fond de la Moravie , avec soixante-cinq mille combattants à portée de lui, pendant que cent cinquante mille Prussiens menaçaient tout le flanc gaudie de sa retraite y voyait Alexandre et quatre-vingt-dix mille Russes et Allemands l'arrêter en face; VAidiiduc Ferdinand et vingt mille Autrichiens s*avaiioer en Bohême sur ses derrières, et tout à la fob TArchiduc Charles et quarante mille autres Impériaux, déjà en Hongrie , accourir contre sa droite !
C'est pourquoi , le 126 novembre, impatient, après une nuit entière de travail, il écrit à TEmpemir Alexandre et lui envoie Savary, son aide de camp, pour le complimenter, et sonder ses dispositions guerrières ou pacifiques. Pendant qu'il attend le retour de son aide de camp, deux envoyés autriduens, et bientôt le ministre prussien Haugwitz, arrivent|leftUDS d'Olmutz et l'autre de Berlin, à son quartier impérial. Le 27 novembre il évitait de laisser celui-ci s*expli* quer, et de répondre aux deux autres, lorsque tout à coup il apprend que son avant-garde, surprise a Vfi^ chau y vient d'y être culbutée ! En même temps un officier bavarois, engagé dans l'armée ennemie, désertant, vient nous avertir que c'est Kutusow et Alexandre lui-même qui nous attaquent I Gela parut