‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 254 sur 311 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

droite de lui, les feux redoublés de la gauche avancëe des Russes. C'étaient près de trente mille hommes contre moins de dix mille des nôtres qui s'efTorçaient de leur tenir tête. On eût dit qu'ils étaient près de se rendre maîtres , derrière nous y des positions d*oii nous venions de nous avancer le matin même. De ce côté le combat, dans des bas-fonds, lui était caché. Le bruit en devenait si menaçant, que, détournant les yeux de l'attaque décisive qui se préparait en face , et voyant derrière lui une masse noire de troupes en mouvement, il s'écria : « Hé quoi! sont-ce donc là les Russes? » Sur ma réponse, car j'étais seul près de lui en ce moment , que ce devait être sa réserve , il m'ordonna d'aller à toute bride m'en assurer.

C'était en effet la division des grenadiers réunis de notre réserve. Duroc, apercevant les progrès de la gauche russe contre notre droite, marchait du côté des lacs, au secours de Soult et de Davout.

U y avait à peine quelques minutes que mon retour avait rassuré l'Empereur sur ses derrières, que, devant lui , l'attaque de la Garde à cheval d'Alexandre commença. File fut si impétueuse que les deux bataillons de gauche de Vandamme en furent écrasés! L'un d'eux même , tout sanglant , son aigle et la plupart de ses armes perdues , ne se releva que pour fuir au pas de course. Ce bataillon était du 4*"* régiment. Il passa presque sur nous et sur Napoléon; nos efforts pour l'arrêter furent inutiles; les malheureux étaient éperdus, ils n'écoutaient rien; ils ne répondirent à nos reproches d'abandonner le champ de bataille et leur Empereur, que par le cri de ^i^e VEmr

470 LIVRE DIX-NEUVIfCMB.

pereur ! qu'ils poussaient machinalement en (îijuU plus vite encore 1

Napoléon sourit de pitié ; puis^ avec un geste de dédain, il nous dit : ce Laissez-les aller; » et, calme ao milieu de cette échaufiburée , il envoya Raap à la cavalerie de sa Garde.

Il était temps, mais un moment suffît pour tout dianger. Bientôt Raap reparut devant FElnipereur, liû annonçant l'entière défaite, par la Garde fiançaiseide la Garde russe ! Il revint seul, au galop, la tête haute, le regard en feu, le sabre et le firont emangbntés, tel enfm qu'un tableau célèbre le représente*, maïs avec cette différence, qu'il n'y avait là, près de Napoléon , ni débris de combat , ni canons hrisés , ni morts , ni ce nombreux état-major dont le peintre l'a entouré. Le sol , battu par le passage des combattants, était nu. Sur ce sommet, TEmpereur était à deux ou trois pas en avant de nous ; Berthier à côté de lui, et derrière lui Caulaincourt , Lebrun, lUard et moi seulement. La Garde à pied , FescadroD de service lui-même, étaient à une assez grande distance, en arrière à droite. Les autres officiers de VEmpereur, Duroc, Junot, Mouton, Maçon, Lemarrds, étaient dispersés , au loin , sur toute la ligne. Raap, en arrivant , dit à haute voix : a Sire, je me suispennis « de prendre vos Chasseurs; nous avons renversé, « écrasé la Garde russe et pris son artillerie 1 — CeA tf bien, je l'ai vu, répondit l'Empereur; mais tnes a blessé 1 » Raap reprit : <f Ce n'est rien. Sire , ce n'est ce qu'une égratignure! » Et il revint prendre sa plaœ au milieu de nous. Savary reparut alors , au pas^

montrant son sabre turc brisé dans la même charge, disait-il j où Raap venait de s'immortaliser ; mais Raap, qui le détestait y se trouvant en ce moment près de moi y contesta ce fait, et^ comme il était tout échauffé encore y il m*en dit bien plus.

Cette victoire^ c'était en effet Raap^ avec les Mamelouks dont il était colonel et les Chasseurs à cheval de la Garde^ qui venait de la décider. La cavalerie et Tartillerie delà Garde russe avaient été sabrées et culbutées; Qrdener et ses grenadiers à cheval avaient achevé. Un rang entier de jeunes et infprlunés Chevaliers-Gardes d'Alexandre , étendus par terre, frappés par devant, couvrait la place où ce terrible choc avait eu lieu* D'autres lignes de morts, de blessés , et de sacs de fantassins que les Russes ont Thabitude de déposer à leurs pieds avant le combat , indiquaient les autres positions où venait de succomber l'infanterie de la Garde ennemie , dont Bernadotte allait compléter la défaite. En ce moment Apraxin, jeune officier d'artillerie que nos chasseurs avaient pris, fut amené devant l'Empereur; il se débattait, il pleurait, il se tordait les mains de désespoir, s'éçriant : « Qu'il « avait perdu sa batterie! Qu'il était déshonoré! « Qu'il voulait mourir 1 » Napoléon en le consolant lui dit : <c Calmez-vous , jeune homme , et sachez qu'il « n'y a jamais de honte à être vaincu par des Fran- « çais! »

On voyait au loin les restes des réserves russes nous abandonnant le plateau central, et la gauche de leur armée se retirer, à rangs pressés, vers Âusterhtz. Ils fuyaient sous les coups de canon de notre Garde,

47t LIVRE DIX-NEUVIÈMB.

dont le commandant Dogros (aujourd'hui Pair et général de division) sillonnait leur longue déroute.

Ce fut peu d'instants après, et au miUeu du bruit des feux qui tonnaient encore à nos deux ailes, que TEmpereur dépécha Lebrun à Paris pour y porter k nouvelle de sa victoire. Ce choix, malgré le premier orgueil du succès, plut autour de Napoléon. Il réparait à nos yeux quelques paroles dures de la veille à propos d'une faute financière commise par le minisâie Barbé-Marbois, beau-père de ce colonel.

L'Empereur, alors entièrement maitre de œ centre élevé et avancé de la bataille, s'y afTermit. En même temps, sur le penchant à sa droite du côté d'Aujerzd, il achevait de faire tuer, prendre ou mettre en déroute Tarrière-garde de Taile gauche ennemie, h moins engagée dans le défilé des lacs , ou qm cherchait à s'en retirer. Dès lors , sûr de sa victoire au centre et à sa gauche, où il sait que triomphent Lannes et Murât , il laisse Bernadotte et sa Garde à pied sur le plateau. Toute son attention se retourne, en arrière à sa droite, du côté des bas-fonds des lacs. Vingt-sept mille Austro-Russes, aveuglément aventurés, y combattaient encore contre les neuf mille hommes de notre droite , que depuis le matin ils n'avaient pu forcer. Napoléon pousse sur les derrières de cette masse abandonnée , les deux divisions de Soult victorieuses au centre et à Aujerzd, nous aussi, ses batteries de réserve, et jusqu'à Tescadron.de service près de sa personne.

Cette malheureuse aile, ainsi écrasée de trois oôtéi sous les efforts simultanés de Davout, de Soult ^ de

Page 1