‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 259 sur 311 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

d'Autriche^ qu'il prit par la main et conduisit à son bivouac. Quelque trouble agitait à peine Textërieur peu animé de cet Empereur. En descendant de voiture il ne s'aperçut pas d'un premier mouvement de Napoléon que je crus prêt à l'embrasser, mais qui se contint, comme s'il eût été soudainement glacé, dans un instant si solennel , par l'air froid et inexpressif de ce Monarque. Il me fut même impossible de saisir dans les yeux de François II, un seul regard de curiosité qui eût été si naturel dans une première entrevue avec un aussi grand homme !

Ses premières paroles, cependant, furent convenables : a II espérait, dit-il, que notre Empereur appré- <r cierait la démarche qu'il venait faire pour accé- <c lérer la paix générale. » Mais aussitôt, et avec un rire singulier et forcé sans doute, il ajouta : a Eh a bien! vous voulez donc me dépouiller, m'enlever « mes États? » Sur quelques mots de Napoléon, il répliqua : ce Les Anglais! ah, ce sont des marchands de ce chair humaine ! i> Nous n'entendîmes pas le reste, étant demeurés sur la route, avec les officiers autrichiens, à dix pas des deux Monarques et du Prince de Lichtenstein seul admis à cette conférence. Mais il nous fut facile de voir que ce fut surtout Lichtenstein qui soutint la discussion.

L'entrevue se passa debout, elle dura une heure. Nous crûmes entendre alors François II s'écrier : « Allons , c'est donc une affaire arrangée ! Ce n'est ce que depuis ce matin que je suis libre 1 J'ai dit à « l'Empereur de Russie que je voulais vous voir; il « m'a répondu qu'il m'en laissait maître. » D'autres

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éclats de rire cfe ce Prince nous surprirent encore; ils étaient entremêlés de plaintes sur des pillages de Cosaques dans une ferme qu'il afTectionnait particulièrement. Peut-être entendimes-nous maT; mais nous éprouvâmes un sentiment pénible à voir ce Monarquei au milieu des désastres de son Empire y pardtre si préoccupé d'un aussi minutieux détail. Les dernières paroles de Napoléon furent : ce Ainsi , Votre Majesté « me promet de ne plus recommencer la guerre? » François II répondit : « Qu'il le jurait et tiendrait pa- « rôle ! A Sur quoi les deux Empereurs s'emlmssant, se séparèrent.

En remontant à cheval Napoléon nous dit : c Nous « allons revoir Paris , la paix est faite 1 » Toutefins, pendant son retour à Âusterlitz, après avoir réexpédié Savary aux deux Empereurs , il parut aoudeux et préoccupé de ce qu'il venait de voir. Quelques expressions pleines d'amertume lui échappèrent ; il ajouta : (c Qu'il était impossible de se fier à ces promesKs! (c Qu'on venait de lui donner une leçon qu'il n'eua blierait pas; et que désormais il aurait toujours cr sous les armes quatre cent mille hommes!

J'ignore quelle était l'opinion que Napoléon venait de concevoir de François II, mais^ il faut le direi œ Prince était estimé de ses sujets; ils accordaient des lumières à son esprit , de la fermeté à son caractère, il en était aimé ; je dois même ajouter que ceux qui parmi nous l'avaient connu , ne partagèrent pas Topinion peu favorable que cette entrevue , pour lui sans doute pénible et embarrassante, nous avait laissée.

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Vers deux heures Napoléon était revenu à Auslerlitz. Ce fut alors que, remerciant Dieu et son armée, il ordonna que des actions de grâces fussent adressées au Ciel dans toutes les églises de son Empire. Il avait ' dicté la veille, d'un seul jet et de Tune de ses inspirations les plus éloquentes, cette proclamation célèbre dont les premiers mots furent : « Soldats, je suis contt tent de vous ! » Pendant les jours suivants TefFusion de ce sentiment ne cessa de se répandre dans ses regards, dans ses paroles, dans ses bulletins et dans' la munificence des décrets redoublés , par lesquels il se plut à consacrer sa reconnaissance pour le dévouement de tant de braves!

De son côté l'armée, fière de lui, d'elle-même et de sa victoire qu'elle appelait : bataille de rÀnniver» saire^ bataille du Couronnement^ bataille des Trois Empereurs , l'entourait d'amour et d'enthousiasme ! La plupart des décrets datés de Brunn avaient été conçus à Austerlitz pendant les quatre jours qu'il y demeura. Par l'un , le prix de tous les magasins tombés en notre pouvoir et cent millions de contributions de guerre durent gratifier l'armée victorieuse. Un autre assura, par des pensions généreuses, le sort des veuves de ceux qui venaient de succomber. Un troisième ordonna que leurs orphelins fussent entretenus, élevés, mariés et placés aux frais de l'État. Napoléon voulut qu'ils eussent le droit de joindre à leurs noms de baptême celui de leur Empereur. Il avait dit bien plus, mais avec moins de mesure, quand le lendemain de la bataille il laissa jaillir de ses transports de joie ces paroles remarquables : « Sol-

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« dats ! VOUS avez conquis la paix ; vous allez revoir ce la France ! Donnez mon nom à vos enfants, je vous « le permets ; et si parmi eux il s'en trouve un digne « de nous, je lui lègue tous mes biens et je le nonime « mon successeur! »

Le 5 décembre, lendemain de Tentrevue, Savaiv fut admis à Holitcli, avant le jour, près d'Alexandre. Davout, alors renforcé, n'avait qu'un pas à fiiire pour achever ces vaincus dans leur désordre. Depuis la veille un billet du Czar, lui annonçant rarmistice, Favait arrêté. Savary promit à- ce Prince de suspendre Tattaque du maréchal ; il y mit pour ocHidîlion le retour immédiat en Russie des restes de r&nnée russe par journées d'étapes. Il en dicta l'itinéraire ! A quoi l'Empereur Alexandre souscrivit sans liésiter.

Le 6 décembre l'armistice, convenu Tavant-veiUe avec l'Autriche , fut signé par Napoléon à Austeilitz.

L'Empereur était arrivé le 3 dans ce diAteau; il en partit pour Brunn le 7 décembre. Dès le lendemain 8, des cantonnements de guerre, avec toutes les précautions convenables dans une position aussi lointaine, furent assignés à tous les corps. Les prisonniers russes, au nombre de plus de vingt mille, furent dirigés par Vienne sur la France. Ce triomphe au travers de la capitale ennemie plut à l'Empereur ; il le crut utile : cela confirma l'étendue d'une défaite dont le rédt paraissait encore invraisemblable.

Ce jour-là même on le vit généreux dans la joie de sa victoire : Repnin,run des généraux d'Alexandre, lui ayant été amené, il renvoya libre ce prisonnier à

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