‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 275 sur 311 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

basané, l'œil vif, le regard fier, et le cothurne antique à leurs pieds, étaient accourus; ils bordaient le chemin sur notre passage. Deux pistofets pendaient à la ceinture de chacun d'eux, ceinture de cuir pleine de cartouches placées par devant. Quelques-unes de ces bandes , bien alignées , avaient leurs fusils couchés à terre, en arrière d'elles. Quand nous en demandâmes la cause, ces montagnards nous répondirent, avec une sintplicité plus menaçante qu'ils ne pensaient : « Que « c'était pour nous rassurer, et pour nous montrer « qu'ils ne voulaient pas en faire , contre nous , un « mauvais usage 1 j>

Plusieurs de ces villages avaient essayé de résister à notre première colonne : Régnier les avait exécutés militairement. Lorsque, sur les cendres de leurs habitations, et près de leurs églises restées seules debout, les débris de ces populations décimées nous aperçurent, femmes, enfants, vieillards couronnés d'épines, tombèrent à genoux en se frappant la poitrine avec des cailloux, à grands coups retentissants. Ces malheureux, encore terrifiés, imploraient merci; ils craignaient un redoublement de châtiment, que, tout au contraire, nous ne songions nullement à leur infliger, fort heureux de leur soumission au milieu de sites et de peuples aussi sauvages 1

Quant à Rugliano et Scigliano même , gros bourg que l'on n'atteint et dont on ne sort que par des montées laborieuses et des descentes tournoyantes, restés intacts et satisfaits d'avoir abandonné sans hésitation leurs anciens maîtres, leurs habitants nous accueillirent joyeusement , mais toujours militairement. Nous

les trouvâmes rangés sur une double haie y et tous armés jusqu'aux dents, de poignards, de bons fiuUs uniformes et de pistolets bien édairds. La joie gueirim de leur caractère ardent et mobile s'exprima par des feux cent fois répétés de toutes leurs armes, et par ki bruyantes explosions de leurs boites de fonte, que multipliaient les échos de ces montagnes, tt y eut aussi des feux d artifice assez habilement préparés, car ils y sont experts; ils savent couler eux-mêmes leurs balles, fabriquer leur poudre, leurs cartouches, et léparer le bois et la platine (le leurs fusils, auxquels ib tiennent comme à leur plus chère propiîété.

Dans cette journée du i3 avril Joseph Bonapaitei qu'un décret de Napoléon venait d'élever au rang de Monarque des Deux-Siciles, se prêta complaisamment aux manifestations de dévouement de ces redoutables montagnards. La religion consacra ces sermenti au milieu du singulier spectacle de leurs prêtres et delems chantres couronnés de lauriers, comme les païens leurs ancêtres. En même temps une troupe de filles et de femmes, les cheveux tressés et relevés à la grecque, avec de longs voiles pendant en arrière jusqu'à terre, et vêtues de tuniques pareilles encore à celle sous laquelle Clytemnestre est représentée, jonchaient de fleurs ce sol pierreux sous les pas du Prince 1

Parmi nous les plus observateurs, étonnés de ces démonstrations, s'efforçaient d'y trouver d'autrescauses que le goût de la nouveauté et l'attrait de la victoire. Ils remarquaient le zèle du clergé et d*ime innombrable foule d'ecclésiastiques qu'ils voyaient végéter dans h misère; ils crurent que la Reine Caroline venant d*é-

Page 1