‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 296 sur 311 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

qu'un déluge de bombes lui en fit comprendre l'esprit et la portée, en le réveillant en sursaut dans son domicile j d'où il eut peine à échapper pour en aller choisir un autre plus salubre.

Le mien était le quartier royal j situé entre Mola , * l'antique Formies , le pays des Lestrigons , et la forteresse. Cette maison se trouvait au bord du golfe, près du chemin où Cicéron, surpris dans sa litière par Popilius Lenas et Herennius, périt sous leurs coups ! Une ruine 9 qu'on disait être son tombeau, et dont nous avions fait un dépôt de poudre , était près de là. Ce quartier royal était tellement exposé au feu de la flottille anglo-sicilienne, que, entre autres exemples, un de ses boulets, rasant le traversin sur lequel reposait ma tète, s'était logé à un pied auKlessus d'elle, dans le mur auquel mon lit était appuyé. La mer baignait le jardin de ce quartier que l'une de nos batteries défendait. Je me souviens que, de cette redoute et pendant l'une de ces attaques, j'aperçus, sous les flots, des débris de constructions antiques. Le combat fini , je revins à ces ruines avec les cicérone du lieu. Ils prétendaient y reconnaître les bains et la salle d'école du grand orateur, dont ils usurpaient le nom, dans l'orgueil que leur inspirait leur science plus que douteuse.

Ce jour-là un espion des deux partis nous proposa d'empoisonner le Prince de Hesse. C'était un prêtre napolitain. On voulut d'abord, par une réminiscence de l'histoire romaine , le renvoyer dans Gaéte , pieds et poings liés , à ce gouverneur. Mais on l'expédia à Napîes, 6ù, moins Romain, on se contenta, je crois, de mépriser et de chasser ce misérable.

Nous avions affaire à une garnison de huit mille hommes j secondés par une escadre de quatre vaisseaux , de quatre frégates anglaises et de trente dialoupes canonnières. Les assiégés étaient plus, nombreux que les assiégeants. Cela et la dispoâtion des lieux rendaient les approches dangereuses. Nous reconnûmes, à la justesse du tir de leurs grosses et petites armes y l'adresse de leurs bombardiers anglais et de leurs tirailleurs albanais. Ravitaillés sans cesse par la mer, ils épargnèrent si peu leurs munitions, que, depuis l'ouverture de la tranchée j et sans compter Jes pots à feu, la mitraille, etc., ils nous envoyèrent plus de cent trente mille boulets et bombes! Maintes fois je vis celles-ci, dirigées contre un de nous seul et debout sur répaulementy tomber à trois pieds du but. Dans la troisième parallèle, si l'on montrait une demi-seoonde le haut de la tête , à Tinstant même vingt balles grecqueSy effleurant la crête ou se logeant dans le sac à terre qui la couronnait et nous couvrait , punissaient notre curiosité , ou nous avertissaient de notre imprudence. Aussi y et quoiqu'on n'en ait avoué que la moitié y perdimes-nous deux mille hommes, tués ou mis hors de tout service, à ce siège.

II est vrai que, de notre côté, Thabitudei Vamourpropre et l'ennui nous rendirent téméraires. Un bataillon de noirs surtout se fit remarquer; mais un autre mobile le poussait. On yoyait ces nègres suivre en Tair^ d'un œil avide, les bombes ennemies qu'on leur payait cinquante centimes; ils accouraient à leur chute j se précipitaient sur elles , et en arracliaient la mèche brûlante, à moins que, préventisparrexpIosioOy

ils ne fussent tués dans cette chasse si peu lucrative et si dangereuse.

Cependant Massëna , bien secondé par Dumas j par tout le génie et par les généraux en second de l'artillerie , venait de convertir enfin le blocus en un véritable siège. Siu» cet isthme formé d'un roc,' qu'une mince couche de sable recouvrait , pour cheminer à couvert et se défiler, loin de pouvoir creuser les tranchées, il fallait, apportant tout avec soi, les ^rmer en relief de fascines et de sacs à terre. Néanmoins, quand, le i4 juin, le général du génie Vallongue fut tué, nous nous trouvions à cent toises de la place. A la fin de ce même mois nous n'en étions plus qu'à cinquante toises; les batteries de brèche étaient prêtes , on les arma. Le 7 juillet il était onze heures du soir, lorsque, au milieu du silence profond d'une belle nuit , et sur un signal du Roi, tout à coup les feux de nos vingt-trois mortiers et de nos cinquante canons de 24 et de 33 , éclatant tous à la fois , foudroyèrent la forteresse ! Elle fut un moment muette de surprise ; mais bientôt ses cent bouches à feu nous répondirent. Qu'on se figure, s'il se peut, ces formidables détonations simultanées et redoublées , et bien plus encore les sifQements, les rugissements de ces énormes projectiles, lancés des deux parts, se croisant, et déchirant l'air avec une furie infernale. Rien n'égale la sublime horreur d'un pareil spectacle. Mais il étonne ; il semble qu'un si grand trouble de la nature par la main de l'homme, soit une usurpation sur la puissance du Gel, et que la violence inéme . permise à nos passions y soit dépassée !

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Les parapets, les embrasures des remparts de Gaëte, en furent bouleversés ; une grande partie de ses pièces, démontées ; trois de ses magasins de poudre et de bombes sautèrent ; et bientôt redevenue muette d'impuissance comme de consternation^ un long silence répondit seul à notre attaque. Mais le lendemain , le brave gouverneur, aidé des Anglais, déblaya ses runes et réorganisa sa défense. Il la soutenait avec une tons» tance digne d'un meilleur sort , quand, le lo juillet, atteint d'un éclat d'obus, il fut emporté mourant iKys de la place.

Le 12 juillet deux brèches commencèrent k se former. Le i6, et devant la batterie de brèche de notre gauche, vigoureusement commandée par Qermont-Tonnerre , l'éboulement de Fouvrage ennemi, qui couvrait la citadelle, parut praticable. On reconnut cette brèche abordable par la mer, dont la profondeur n'était là que de dix-huit pouces. Mais la rampe de la seconde brèche, plus au centre, au bastion a trois étages, était incomplète. Pourtant, impatients d'en finir, nous demandions l'assaut; et, comme Cfaamber- Ihiac, général commandant en second le Génie, 8*j refus;iit avec raison, nous insistâmes, lui montrant réboulement, et lui disant : « Qu'il y avait là des « croix d'honneur! » Mais lui, nous calmant, nons (( répondit : Oui, oui, j'en vois bien aussi là, des « croix, il n'en manque pas, mais ce sont des croix de « bois. Croyez-moi, attendons quarante-huit heures. *

Le 1 8 juillet en effet, à la fin du second jour,' tout jusle comme il l'avait dit, comme nous l'avions craint, et comme Masséna Tespérait, les deux brèches étant

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