CHAPITRE VI
de notre quartier général. Peu de jours avaient suffi pour reposer notre jeune armée, quand Tarmistice, symptôme menaçant de la paix, vint irriter notre impatience. Elle éclata dans mille propos , dont, en ces temps de révolutions , on ne mesurait pas l'imprudence. <c Que ferions-nous de cette paix qui ne profiterait qu'au Dictateur? Chaque armée n'aurait donc combattu que pour lui seul ! De quel droit ses guides, ses gardes, ses armées d'Egypte et de Marehgo, avec leur renommée rivale étrangère à la nôtre , l'élevaient-ils de plus en plus , sur leurs pavois, en tète et au-dessus de tout? Souffirirait-on que les vainqueurs de Naples, de Zurich et de Hohenlinden , que Macdonald , Masséna et Moreau lui-même , que tous nos généraux en chef enfin , devinssent les sujets et les marche-pieds de Bonaparte? »
Ces sentiments , que tous n'avouaient pas ouvertement , fermentaient dans tous les cœurs , qu'enflammaient la plus jalouse des passions, l'amour de la gloire, et l'envieuse égalité , et la fierté de nos généraux , a laquelle chacun de nous s'unissait et que révoltait une soumission forcée à un autre général en chef , naguère leur compagnon d'armes et leur égal!
Chaque jour ces passions, dangereuses au pouvoir naissant du Premier Consul , aspiraient avidemen t le souffle des partis , que les lettres et la mauvaise presse nous apportaient de la capitale. Une autre passion plus violente en fut alors soulevée; elle s'ajouta à toutes les autres, et, dans l'armée plus qu'ailleurs, excita un mécontentement universel. Là surtout , la guerre de la Révolution avait été une guerre de castes
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IW LIVRE QUATORZIÈXB.
et de classes. Cette armée plébéienne Tenait d*y conquérir sa gloire et ses grades contre raristocralir française et toutes les aristocraties étrangères, dont ce> grades avaient été, de tout temps, le patrimoine. Généraux, officiers, presque tous <^ataifnt de i'jg2. Les souvenirs de leurs humiliations soc la monarchie étaient tout vivants encore. Quelque forts et fiers qu'ils fussent de leur illustialîoi si glorieusement acquise, elle était récente : il nv avait pas un an que les triomphes de la coalition IV vaient contestée et mise en péril. Ils savaient que, am yeux des Noblesses de toute l'Europe, ils n'étaient considérés que comme une armée de parvenus qd n'avaient d'autre droit que la victoire.
C'était là le point d'irritation le plus chatouilleux. Aujourd'hui, que le temps a tout confirmé, que h fusion s'est accomplie , et que cette lutte, s'abaissant. se dénaturant, s'est transformée en celle du pamir contre le riche , ou même de ceux qui n'ont rien contre ceux qui ont quelque chose, il reste poiurtant encore assez de cette inquiétude jalouse, pour qu'on puisse comprendre quelle en devait être alors b violence.
Au milieu de ce foyer tout brûlant d'amour-propie et d'intérêt, d'orgueil et d'honneur, les nouvelles àf Paris apportèrent les propositions du Prétendant, h rentrée des émigrés, l'accueil qu'ils recevaient de madame Bonaparte. On se récria. L'irritation devint si vive à notre quartier général, que, dans nos conver sations, pour avoir fait un appel à la générosité nationale en faveinr des moins ofTensifs de ces émigrés,