CHAPITRE XI
pour retraite! Le fait est que, soit prudence, soit que, ayant été prévenu lui-même, ses corps ne fussent pas disposés pour cette manœuvre, il se décida, tout au contraire , à l'aborder de front , à Heilsberg, avec plus de cent mille hommes , pendant que , poussant cinquante mille hommes sur Eylau , entre ce camp et Kœnigsberg, il forcerait l'armée russe à lui abandonner à la fois, et sans bataille, sa position retranchée et son magasin ; après quoi, le poursuivant, il comptait l'atteindre et le défaire aux passages du Pregel ou du Niémen.
Le* 10 juin, Napoléon et Beningsen étaient donc en présence à Heilsberg. Cette journée avait bien commencé ; elle finit par un revers. Des témoins disent que, dans la soirée, l'Empereur se laissa entraîner par une de ces impatiences inconsidérées et chevaleresques, trop fréquentes chez Murât ; d'autres prétendent que ce fut par l'espoir subit, à la vue de la position ennemie, de la couper en deux par une attaque centrale, en suivant le cours de l'Aile. Il prit en effet cette direction, et, trente-cinq mille hommes fatigués s'étant heurtés successivement contre quatrevingt-dix mille ennemis bien ensemble et retranchés jusqu'aux dents , un combat sanglant sans résultat fut engagé. Cette agression parut non-seulement téméraire, mais intempestive, puisque la manœuvre de notre aile gauche vers Eylau allait déposter Beningsen de ses redoutes. Le succès seul eût pu l'excuser; l'événement le condamna : nous fumes repoussés avec perte de sept mille tués et blessés.
Mais la position fautive de Beningsen restait la même Ses ressources, sa préoccupation , son point d'honneur,
•tout pour lui était à Kœnigsberg, dans celte dernière capitale de son allié , dans ce grand magasin situé à sa droite et sur la mer, tandis que la règle ordinaire eût voulu que son grand dépôt ne fût placé que sur sa ligne de retraite naturelle, sur ses derrières. Napoléon profita de cette faute. Abandonnant Heilsberg, il se porta du côté de notre aile gauche sur Eylau, d'où, tout à la fois, il séparaitBeningsen de Kœnigsberg et menaçait, à Friedland et à Wehlau , la retraite de l'armée russe-
Beningsen effrayé , se couvrant de l'Aile et la relescendant , ne songea qu'à se retirer, en toute hâte, 4U delà de Friedland. Mais là , ses communications étant assurées avec son Empereur et se voyant renforcé de vingt-huit mille hommes , au lieu d'aller plus loin se placer derrière le Pregel , le fantôme de Kœnigsberg recommença à l'obséder ; ne pouvant se résigner à l'abandonner, il s'arrêta , repassa l'Aile à Friedland, et se décida à attaquer.
Ce fut le i4 juin (i). Le matin de ce jour-là , l'avantage était de son côté. Murât , Davout et Soiilt marchaient excentriquement sur Kœnigsberg contre un corps russe et prussien détaché. L'Empereur et ses autres lieutenants, arrivant parles routes d'Eylau et de Kœnigsberg , étaient loin encore. Lannes seul était à portée de Friedland. Beningsen , en débouchant rapidement de cette ville et de deux autres ponts qu'il avait jetés sur l'Aile , pouvait tomber inopinément et en masse sur ce corps français surpris, l'écraser, et s'interposer entre nos colonnes. Il se fût donné .ainsi deux avantages, celui de l'attaque et celui du nombre.