CHAPITRE XII
périls. Us disent que vers midi , quand Napoléon dictait , en avant de Posthenen , le programme de cette journée si décisive , il leur parut satisfait , radieux , et comme assuré de la victoire. Ils ajoutent que , en ce moment , l'un d'eux ayant parlé du combat qui s'apprêtait comme s'il ne devait se livrer que le lendemain, il s'écria : « Non, non ! on ne surprend pas deux jours « de suite un ennemi en pareille faute ! Il faut sur-le- «c champ en profiter ! » et qu'aussitôt, ayant vivement dicté sa bataille , pendant que Berthier transmettait par écrit ses ordres, il fit appeler ses maréchaux , et leur donna verbalement, avec une netteté rapide et concise, ses instructions. Quant à Ney , qu'il garda le dernier, lui saisissant le bras, et lui montrant devant notre droite, dans l'étroit et long intervalle compris entre le ruisseau du moulin et l'Aile , l'élite des Russes amassée dans ce défilé, et leurs ponts, et Friedland : a Voilà le but, « lui dit-il; enfoncez-vous à tout prix dans cette « masse , tête baissée , sans songer à vos flancs et à « vos derrières ! Je suis là, et l'armée,pour y veilter ! » <]'est alors que, admirant la joie héroïque de ce maréchal , et suivant des yeux l'élan d'ardeur guerrière •qui l'emportait vers ses troupes pour les disposer à ce meurtrier assaut : « Voyez ! ce n'est point un homme, « c'est un lion ! » dit-il à ceux qui l'entouraient. Ceuxci, Monthion entre autres , se rappellent qu'avant ce moment, et pendant que nos corps d'armée accouraient , il se fit servir, sur ce lieu même ainsi qu'aux officiers de sa suite, un premier repas, en vue des ennemis et si près d'eux , que leurs balles sifflaient autour de sa tête ; on l'en avertit, et lui, sans se déranger, répondit
en souriant que , « quoi qu'ils fissent pour troubler « son déjeuner, leur dîner serait encore moins tran- « quille! »
Mais aujourd'hui encore, après trente-sept ans , ce que ces témoins ne peuvent se lasser d'admirer, c'est l'audacieuse et tenace impétuosité de Ney, lorsque, à quatre heures et demie , au signal convenu de trois salves de vingt canons , il se rua soudainement au travers de l'ennemi, dans l'étroit et long passage compris entre l'Aile et l'étang de Friedland; c'est l'irrésistible élan de ce maréchal ; ce sont les chocs redoublés à la baïonnette, dont, en dépit de l'artillerie ennemie de réserve qui de la rive droite le prenait en flanc, il renversa l'un sur l'autre les batteries et les bataillons accumulés de Bagration! Sa droite avait d'abord été protégée par une charge heureuse et à fond de la cavalerie de La Tour-Maubourg ; ce fut encore La Tour- Maubourg qui dégagea sa division de gauche, foudroyée par des feux de front et de flanc , écrasée par la cavalerie de la Garde russe, et qui donna le temps à la division Dupont d'arriver à son secours. Là, pendant deux heures et sous leurs yeux, soixante mille hommes des deux parts, pied contre pied, se heurtèrent en désespérés dans ce défilé large à peine de cinq cents mètres. La Garde russe elle-même y succomba devant Marchant , Dupont et leurs baïonnettes.
Lorsqu'enfin Bagration, ainsi culbuté dans Friedland et criblé de mitraille par toute l'artillerie de Sénarmont, abandonnant tout, se réfugia au delà de l'Aile en brûlant ses ponts, on vit l'Empereur, transportant