‹ Histoire et mémoiresChapitre 104 sur 266 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

toute son attention sur Gortchakoff, lancer notre centre et notre gauche contre cette autre grande moitié de l'armée russe sans retraite, et qui jusque-là se croyait victorieuse.

11 fallait à cette seconde attaque la plus grande impétuosité; sans quoi toute cette masse, s'aperce vant de sa position critique, allait, en se rejetant sur Ney et sur Friedland, par l'autre côté de l'étang, écraser ce maréchal. C'était donc à notre cavalerie de réserve à seconder Mortier etLannes, à les devancer, à se précipiter, et à refouler, dans le plus grand désordre possible, tous ces bataillons prêts à s'entasser, à leur tour, dans le gouffre désormais sans issue de Friedland. Aussi les mêmes témoins disent que jamais ils ne virent à Napoléon une si violente impatience. 11 demandait ses dragons, ses cuirassiers, s'a gitan t et s'irrita nt en vain. Cent fois, avec des cris et des gestes de fureur, il appela, il envoya hâter coup sur coup leur marche trop lente. Quand il aperçut enfin leur tête de colonne , il y courut , apostrophant leurs généraux "de reproches les plus amers, mais peut-être ^ justes ; car, pour tout dire , Lu» de ces chefs sur- r tout, et pourtant l'un des plus oraves et des plus habiles, avait pu les mériter. Accoutumé aux impatiences, trop souvent renouvelées, de Murât et de l'Empereur, et à leur habitude de trop prodiguer la cavalerie, l'un dans des attaques prématurées , l'autre pour remplir de pied ferme, sous des feux meurtriers, les intervalles de l'infanterie , il s'était habitué, de son côté, à opposer à leurs ordres une lenteur calculée que, par esprit de contradiction, il exagérait.

Mais enfin, quand tout concourut, les mêmes té-

moins racontent qu'ils croient Voir encore les gestes animés , la joie triomphante de Napoléon à l'aspect de toutes ces masses ennemies rejetées l'une sur l'autre et s'engouffrant dans le fond du repli de l'Aile. Là, écrasées par les feux de toutes nos batteries , foulées aux pieds de notre cavalerie, poussées par les baïonnettes de Lannes et de Mortier, repoussées par celles de Ney et de Victor, elles s'anéantirent dans la plus effroyable mêlée que l'imagination puisse concevoir. Il y eut un dernier instant où la rivière disparut sous leurs fuyards : horrible destruction, où, sans les nôtres, sans leurs blessés et leurs prisonniers, on compta, disent-ils, le lendemain, treize mille cadavres russes gisant sur le bord de l'Aile !

Deux mille tués de notre côté et six mille blessés furent le prix que nous coûta cette victoire.

Beningsen , découragé , s'enfuit d'un seul trait jusque par delà Tilsitt et le Niémen, où son Empereur, chassé de la Prusse et affaibli, depuis dix jours, de cinquante mille hommes, apprit la perte de Kœnigsberg, d'un matériel immense et de quinze autres mille Russes et Prussiens faits prisonniers dans cette ville et ses environs. Aussi, quand le cinquième jour après la bataille notre avant-garde entra dans Tilsitt, le 19 juin, y trouva-t-elle la demande d'un armistice.

On sait le reste : la signature de cet armistice, le 21 et le 25 (1), à une heure après midi, sur un radeau couvert d'une tente et fixé au milieu du Niémen ; l'entrevue et les embrassements des deux Empereurs : spectacle solennel, suivi d'une conférence secrète de deux

(1) Juin 1807.

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