CHAPITRE XIII
Quant à nous, prisonniers encore, l'attitude de nos Russes de Vologda nous fit soupçonner, vers le 3o juin seulement, notre victoire du i4; demi-aveux, que complétèrent à mes yeux les empressements d'un émigré français, vagabond de bas étage. C'était la seconde fois que je rencontrais cet homme. Son insolence m'avait appris Eylau ; ses bassesses me donnèrent la mesure de Friedland, mais imparfaitement,, l'ayant accueilli la seconde fois, comme la première, avec le dégoût qu'il m'inspirait. Enfin vint le jour de notre délivrance et de nos adieux à nos alliés nouveaux. Je m'en séparai avec de sincères regrets pleins d'une juste reconnaissance. Et réellement, je me plais ici à le répéter, victorieux ou vaincus, ennemis comme alliés, toujours les mêmes, je n'avais trouvé en eux que de généreux, de bons et d'aimables hôtes.
Les ordres venus de Pétersbourg nous avaient partagés en plusieurs convois. Je fus mis à part. On m'expédia en poste, ou plutôt à grandes journées de marche de vingt -quatre heures, avec le major Deschamps. Notre kibitck était couvert; le fond était occupé par nous, et le devant par un feldjaeger. Les
constants égards de ce sous-officier nous attestèrent les bienveillantes instructions qu'il avait reçues.
Il y eut pourtant à la joie de notre retour le mélange d'un regret amer, celui de n'avoir pu prendre une part active à la gloire de nos armes , et la fatigante perspective de tant d'espace à franchir pour revoir la France : distance énorme, que la lenteur du roulage en été, comparée au vol rapide des traîneaux pendant l'hiver, allait augmenter encore. Il fallut se résigner à la loi commune qui semble vouloir que le bien soit aussi lent à revenir que le mal vient vite. Nous la subîmes en ceci, car notre retour fut aussi long que notre éloignement avait été prompt à s'accomplir.
Quant à tromper notre impatience par l'aspect des lieux, comme l'itinéraire de ce retour était le même /jue celui de noire arrivée à Vologda , il n'y avait guère là de quoi piquer notre curiosité. Sans doute ces aspects avaient changé ; mais s'il semble,, au premier coup d'œil, que rien ne doive différer autant de la Russie d'hiver que la Russie d'été, ce n'est là qu'une apparence : au fond , et dans sa région boréale surtout , c'est toujours la même et monotone uniformité de la solitude, la même sombre et triste verdure des sapins et des mélèzes , et de plaines de sable incultes et désertes , remplaçant des plaines de neige.
L'espace en Russie seul est grand, mais d'une grandeur désespérante, dont les habitations ellesmêmes , aperçues de loin , augmentent l'effet. Peutêtre en eussions-nous jugé autrement à Pétersbourg,