CHAPITRE XII. m
fut question d'obtenir de nos hôtes un chétif repas. Ils obéirent pourtant , mais ce fut avec la mauvaise grâce la plus choquante. Surpris de cette répugnance hostile , étonnés de leurs précautions à éviter de toucher les plats dont nous venions de nous servir, et remarquant leur empressement à les briser et à en jeter les restes dans les ordures, nous interrogeâmes notre feldjaïger de nos regards? Il nous répondit pair un sourire, accompagné d'un haussement d'épaules et du mot de « Raskolnicks ! » C'était nous apprendre qu'il nous avait mis aux prises avec l'adepte d'une secte de puritains russes que scandalisait notre présence. Évidemment ce malheureux nous regardait comme des êtres diaboliques, dont le malfaisant attouchement souillait tellement ses ustensiles, qu'il ne les jugeait plus dignes de servir qu'aux animaux les plus immondes. Ce raffinement supers • titieux, tradition ancienne, d'une secte opiniâtre, que jadis le martyre ne put ébranler dans des esclaves de la plus brute ignorance, nous parut incompréhensible; et d'autant plus, que depuis un siècle il était combattu par l'exemple contraire de leurs seigneurs, de leurs popes même, et par le mépris et le ridicule.
Nous vîmes bientôt Kalouga : ce fut la première ville où nousentrâmes. Dans ses habitations plus agglomérées et dans le mouvement de la population nous crûmes enfin revoir une ville européenne, mais avec ses vices, à en juger du moins par les précautions de notre guide contre les empressements, autour de nous, d'une foule aux mains envahissantes, dont il suspectait la dextérité.
Entre cette ville et Smolensk, s'il m'en souvient, un sol montueux fréquemment couvert de bois de plusieurs essences, et assez peuplé, nous rappela celui de la France. Quand enfin nous atteignîmes cette Smolensk pleine pour moi de si vives émotions , je crus revoir une patrie et dans seshabitants des compatriotes ; mais le comte Apraxin en était absent. Dès lors cette ville, tout animée qu'elle était, me parut vide, et je ne demandai plus à notre*guide que le temps d'adresser à ce gouverneur quelques lignes de reconnaissants et tendres regrets. Après quoi nous repartîmes et continuâmes, jour et nuit, notre voyage par Minsk et Vilna, où le quartier général des armées russes se trouvait alors
Leurs généraux m'y reçurent à bras ouverts : ils me prodiguèrent, et surtout leur Prince Gortchakoff, ces manières si caressantes qu'ils semblent tenir de l'Asie ; soit, que, alliés nouveaux, elles leur eussent été dictées par leur Empereur, ou qu'elles leur fussent inspirées par les souvenirs, encore tout vivants, que mon père * leur avait laissés. Des milliers de Kalmouks et de Baskirs couvraient les routes. Mon compagnon le major et moi, nous leur achetâmes des armes par curiosité. Nous ne nous doutions pas que bientôt nous en ferions,l'un contre l'autre, un premier et assez fâcheux usage*
Le meilleur accord avait pourtant toujours existé entre nous, et si l'on m'eût dit que, entré en Russie la veille d'un duel convenu , je n'en devais sortir qu'avec un autre duel , il m'eût été impossible de le croire. Au reste cette seconde querelle devait avoir