‹ Histoire et mémoiresChapitre 110 sur 266 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

pour moi une plus prompte et plus heureuse issue que la première. Nous venions, en nous jetant, pé-

. nétrés de joie, dans les bras Tua de l'autre, de dépasser enfin la frontière russe ; mais dès lors, livrés à nous-mêmes au milieu de la détresse haineuse des Prussiens tant rançonnés, pillés et humiliés, tout nous

.manqua. Or, si la faim met, dit-on, le loup hors du bois , beaucoup de nous ont éprouvé qu'elle ne fait que trop sortir l'homme . de son caractère. Celui de mon compagnon de captivité avait été, jusque-là, plein d'une douceur égale et bienveillante; il en changea soudainement, et voici comment :

Le 8 août nous .approchions de Friedland, lorsque, pressés par une faim dévorante en vue d'un château et d'une chaumière, nous hésitâmes. Lui, voulait s'adresser au châtelain pour demander un déjeûner que nous aurait probablement refusé ce seigneur prussien; et moi, redoutant cette humiliation, je résistai, j'entraînai mon compagnon affamé dans la chaumière , où pour quelque argent nous devions obtenir, sans rien risquer, un repas à la vérité moins succulent. Le malheur voulut que, malgré notre appétit et la bonne volonté d'une pauvre paysanne, le festin de lait aigre et de détestable pain qu'elle nous servit ne fût réellement pas mangeable. De là une altercation où tout à coup, l'instinct animal l'emportant, le major, ivre de faim, m'injuria. Je le rappelai à son âge et à son grade plus avancés que les miens, j'invoquai sa modération

, habituelle ; mais il avait perdu la tête, et au lieu de me faire des excuses il leva la main sur fnoi.

C'en était trop; nous courûmes à notre chariot, où

trois sous-officiers, échanges comme nous, nous attendaient. Nous y dérobâmes à leur insu nos mauvais sabres de Kalmouks, et, disparaissant dans un verger, nous y choisîmes le terrain de notre combat. Ce fut une clairière étroite, où se trouvait une jolie chaumière isolée et en ce moment fermée et inhabitée. Nous avions à peine mis bas nos habits que, dans sa fureur, le major se précipitant sur moi me fit reculer, et me blessa légèrement au bras. En même temps il m' invectivait avec tant de violence, qu'à mon tour, irrité enfin, je le chargeai , le fis rompre, et lui coupai le poignet d'un coup de sabre. Il tomba à la renverse ; et là, désarmé , hors de combat ,tétendu à terre , sa folle exaspération croissait encore; il m'appelait assassin, il me traitait de scélérat. La raison ne lui revint qu'en me voyant lui tendre la main et le relever, puis courir au puits voisin pour laver sa plaie et ses vêtements , déjà couverts du ^sang qui jaillissait abondamment de sa blessure. Alors seulement mon pauvre compagnon rentra dans son caractère. Dès qu'il fut pansé aussi bien qu'il était possible, et toutes les traces de sang effacées, nous revînmes à notre chariot, où nous remontâmes sans que nos sousofficiers se fussent aperçu de cette aventure. Telle fut ma bataille de Friedland !

Ce jour- là même le major se fit mieux panser dans cette ville ; et le surlendemain 10 août, redevenus meilleurs amis qu'auparavant, nous nous séparâmes à Kœnigsberg. Le i4 j'étais à Elbing, et le 19 à Berlin, après une autre querelle à peu près semblable, où le tort cette fois fut de mon côté , mais dont je me tirai

Page 1