CHAPITRE I
ce faite! » Le résultat de cette entrevue avait répondu à ces paroles : ce fut l'accession, d'abord franche et entière, de la Russie au Système Continental, système immense, dont le triple but consistait : premièrement, dans le consentement, volontaire ou forcé, de tout le Continent, à exclure de tous ses ports le commerce britannique; secondement, dans la substitution de l'industrie manufacturière ' continentale à l'industrie et au commerce britanniques; troisièmement enfin, dans la paix maritime et la liberté des mers, arrachées à l'ennemi commun par la ruine de ses finances , ou même de sa marine écrasée sous la coalition des forces navales de l'Europe entière.
De ces trois buts le premier venait d'être atteint ; le troisième devait être la conséquence des deux autres. Quant au second , le déplacement de l'industrie fabricante , cet heureux résultat des efforts de Napoléon lui survit; il s'accroît de plus en plus chaque jour encore. Quelques années suffirent au premier développement d'une œuvre aussi grande. Jusque-là cette industrie manufacturière avait été le monopole à peu près exclusif de l'Empire Britannique ; le génie créateur de Napoléon, secondé par toutes les inventions de la science qu'il sut exciter, l'arracha à l'Angleterre. Il a doté le Continent de cette industrie, aujourd'hui rivale active du commerce anglais. C'est là l'une des traces profondes, et des plus remarquables, que la vie de ce grand homme a laissées au monde ; c'est l'un des grands services qu'il a rendus aux générations présentes, l'un des grands pas qu'il a fait faire au dix-neuvième siècle, l'un de ceux pour les-
quels les peuples du Continent , et surtout celui de la France , lui doivent une admiration reconnaissante !
Mais le succès entier et complet de ce système dépendait de sa durée : comment l'obtenir? L'Europe captive, soumise au blocus continental, allait être assiégée sur toutes ses mers. iPrivation ou renchérissement excessif de toute denrée exotique ; cessation de tout commerce maritime; restriction, aux communications par terre, de toutes transactions mercantiles; comment imposer ce changement d'habitudes, cette gêne, cette ruine à tant de peuples; leur en faire comprendre le but, les y résigner, les entraîner à sacrifier volontairement ainsi le présent à l'avenir? Cela était impossible à obtenir de bon gré ; l'ascendant de Ténorme puissance de Napoléon, alors parvenue à son apogée et habilement exercée, pouvait seul les y contraindre.
Ici, quelque restreinte qu'elle soit à ce que j'ai vu et entendu, ma tâche, j'en conviens, me devient pénible. Comment expliquer, autrement que par les séductions du succès et l'habitude de tout vaincre , les entraînements d'une puissance humaine, qui va se croire assez irrésistible pour s'étendre démesurément sans s'affaiblir; pour tout entreprendre à la fois; pour satisfaire simultanément toutes les ambitions, enfin pour les imposer violemment, au dehors comme au dedans, et moralement comme matériellement , aux deux extrémités les phis éloignées de l'Europe entière! Une grande alliance, mais lointaine, mais obtenue de l'exaltation soudaine d'un jeune Autocrate et de son ambition naissante au milieu des désappointements d'une