CHAPITRE II
pies ayant comblé la mesure de ces sacrifices , Godoï, dès que la coalition de 1806 éclata, conçut la traîtreuse pensée de surprendre la France dans le sud , la croyant engagée pour longtemps.contre le nord de toute l'Europe. De là sa proclamation hostile la veille d'Iéna. Mais, la Prusse ayant succombé le lendemain , • on se souvient du pardon imploré par ce favori, et obtenu au prix de la reconnaissance de l'avènement de Joseph au Trône de Naples, de la coopération de Charles IV au système continental , et de l'élite des forces espagnoles livrée en otage à la Grande Armée et qu'on vit bientôt, sous La Romana, transplantée de Madrid vers Copenhague.
Ainsi, et plus que jamais, l'Espagne, après Tilsitt, semblait être enchaînée à la fortune de la Fiance. Et pourtant c'est à dater de cette époque que , dans •cette péninsule , une plaie, de plus en plus mortelle à la puissance de Napoléon , va commencer à s'ouvrir par l'envahissement dû Portugal. Londres y régnait; le Système Continental commandait à l'Empereur d'y frapper un coup sensible au commerce britanique ; la nécessité le justifiait. Ce coup fut aussi rapide que là foudre ! un mois suffît. Junot, avec vingt-cinq mille hommes , était entré en Espagne, le 18 octobre 1807 ; le 3o novembre il était maître de Lisbonne ! La veille de ce jour, et sans coup férir, la Maison Royale de Bragance, emportant cinq cent millions, et suivie de dix mille sujets fidèles, avait abandonné cette capitale pour aller régner sur le Brésil.
Si Napoléon se fût contenté de ce résultat; s'il eût satisfait l'orgueil castillan par l'appât de la réunion de
cette conquête au Trône de Madrid à la paix universelle, et par la reprise de Gibraltar qu'il promit alors , on peut croire, toute ruineuse qu'était notre alliance, que son ascendant sur l'Espagne l'eût maintenue fidèle , pendant tout le temps indispensable pour achever la ruine de l'Angleterre. Telle avait été peut-être sa pensée première. S'il en dévia, s'il prétendit bientôt ré- • gner, par lui-même et par les siens, sur la Péninsule Ibérique comme sur l'Italienne , il faut attribuer cet entraînement d'une ambition, dont l'effort le plus pénible, a dit Champagny , « était de se borner dans le succès » : premièrement, à l'excitation du coup porté à Copenhague par l'Angleterre , violence odieuse qui lui sembla , dit-on , en autoriser de pareilles dans l'intérêt du système continental ; secondement , à la facilité trop séduisante de la conquête du Portugal, et à l'espoir d'une fuite semblable de la branche des Bourbons d'Espagne ; troisièmement enfin , au mépris que lui inspiraient cette Famille Royale espagnole, son ruineux et absurde gouvernement, et surtout l'abjection de ses discordes intestines, qui éclatèrent à l'Escurial et à Aranjuez.
Les dates des principaux événements concordent pour appuyer cette conjecture. En effet, jusqu'à la fin d'octobre , l'Empereur semble ne songer qu'à l'envahissement du Portugal et à resserrer son alliance avec Madrid. Il promet Gibraltar à l'Espagne ; une Principauté des Algarves à Godoï; un Royaume de Lusitanie à l'Infant espagnol en échange de la Toscane. Le reste du Portugal demeurera en séquestre jusqu'à la paix générale ; les colonies de ce Royaume
seront partagées entre la France et le Roi d'Espagne à qui l'Espagne est garantie, et qui même prendra le titre d'Empereur des Deux Amériques! Tel est le traité de Fontainebleau du 27 octobre 1807.
Mais dès le 3o, trois jours plus tard , la discorde éclate à la Cour de l'Escurial. D'une part la Reine avait livré à Godoî toutes les avenues du trône, afin d'en exclure son fils Ferdinand dont elle redoutait l'inimitié. D'autre part, dans ce péril, Ferdinand venait de rechercher en secret l'appui de Napoléon. Il offrait de s'attacher à lui par un mariage. En même temps il se préparait à dessiller les yeux de son père sur sa trop coupable mère et sur son scandaleux favori ; à dépouiller ce miséraBle de ses usurpations et à l'en punir. Mais, surveillé de près et trahi par une femme, ce Prince faux par faiblesse , obstiné par ignorance et incapacité , se laisse surprendre. Aussitôt la Reine, ivre de haine, le fait saisir. Elle l'accuse hautement d'avoir attenté à la couronne de son père , à la vie de sa mère ; peut-être même l'eût-elle sacrifié à son implacable vengeance, sans Godoï qui du moins n'était pas cruel. Effrayé, d'ailleurs, de rencontrer dans cette intrigue du Prince la main de notre ambassadeur, il se contente de forcer Ferdinand à demander grâce, à dénoncer ses complices; et, le relâchant, il détourne à demi sur eux le coup dont la Reine avait voulu frapper Ferdinand lui-même.
Cependant, au milieu de ce scandale, le Roi, aveugle instrument dé la Reine et de Godoï, a, comme son fils, invoqué les conseils et l'appui de l'Empereur. Bientôt même c'est l'Espagne entière aussi qui, éprise de
Ferdinand par aversion contre Godoï, appelle Napoléon au secours de ce jeune Prince. C'est alors surtout que l'Empereur, ainsi attiré, cède aune tentation trop grande. Ne sachant plus, dans cette Péninsule dont il méprise plus que jamais le gouvernement , en qui mettre sa confiance , il s'abandonne de plus en plus à l'ambitieuse pensée de s'en emparer, de la régénérer, et de ne s'y plus appuyer que sur lui-même !
Déjà , pendant son voyage en Italie , le 22 novembre 1807, un second corps d'armée de vingt- sept mille hommes était entré en Espagne, sous Dupont. Le 9 janvier 1808 une troisième armée pareille, sous Moncey, y pénètre encore. Jusque-là ces corps pouvaient paraître des renforts destinés à l'occupation du Portugal; mais d'autres troupes les suivaient, mais une conscription de quatre- vingt mille hommes, anticipée sur 1809, venait d'être appelée aux armes, et dans le mois de février un quatrième corps , celui-là de douze mille hommes , s'était avancé de Perpignan dans la Catalogne!
Ainsi, dès le i5 février 1808 , soixante et dix mille Français et Italiens avaient été introduits, après Junot, dans la Péninsule. L'Espagne les avait reçus en amis; ils y étaient hébergés et nourris par elle, quand tout à coup elle les voit, d'une mer à l'autre , se saisir de Barcelonne, de Figuières, de Pampelune et de Saint-Sébastien ! Ces citadelles sont surprises : les unes par d'insidieux subterfuges, les autres par l'étonnement d'une menace de guerre en pleine paix ; Pampelune, par un coup de main violent et inattendu. On n'a pas même supposé un accord secret avec Madrid; on s'est con-