CHAPITRE
Ce malheureux se sentait tellement abhorré, que, en traversant Madrid, il se tint accroupi et blotti sous les pieds d'Exelmans, dans la voiture qui allait l'emporter, jour et nuit, hors de l'Espagne. Je me souviens que, a son passage à Aranda, les appréhensions étaient si grandes, qu'il fallut des précautions extraordinaires pour prévenir la fureur du peuple. Et, par exemple, ce ne fut qu'au milieu d'un champ et entouré d'un large cordon de mes vedettes, que je pus, sans danger pour lui $ faire relayer le carrosse hermétiquement fermé dans lequel il se cachait. Godoî ne put échapper qu'ainsi à la haine universelle. H fut à Bayonne le 26 avril, six jours après Ferdinand, et cinq jours avant les vieux Souverains. Ceux-ci n'y arrivèrent que le Ier mai, après avoir été accueillis par nous, sur leur passage, en Reine et en Roi régnant encore.
L'espoir de Napoléon, déçu jusque-là par la résistance de Ferdinand, s'était reporté tout entier sur les vieux monarques. Il comptait : sur leur dégoût d'un trône auquel la révolte de leurs sujets les avait fait renoncer, et qu'ils ne pouvaient plus partager avec leur cher Godoï ; sur les lâches conseils de ce favori qu'il rendait à leur fol aveuglement; et sur leur violente aversion pour un fils qu'ils accusaient de leur infortune. Leur rage contre ce Prince, dès le soir même de leur arrivée , dépassa toute son attente : ils l'accablèrent de leur malédiction; ils exigèrent son abdication; sa mère demanda sa tête à notre Empereur!
Ferdinand se soumit à leur rendre la couronne , mais sa résignation fut conditionnelle. La condi-
don en détruisait l'effet : il exigeait que Charles IV gardât le trône. La résignation ne devait d'ailleurs avoir lieu qu'à Madrid. Les Cortès en décideraient! Napoléon obtint alors du vieux Roi qu'il déclarât reprendre le sceptre en nommant Murât son Lieutenant, et qu'il appelât à Bayonne tout le reste de sa famille.
En même 'temps 9 le 4 mai, un nouvel effort sur Ferdinand avait été sans résultat, quand, dans la nuit du 4 au 5, d'Hamieucourt, l'un des officiers attachés ail palais de Napoléon , apporta de Madrid la nouvelle de la révolte de cette ville. Il n'en avait entendu en partant que les premiers bruits. L'Eïùpereur ne crut d'abord qu'à une émeute sans importance; mais, an milieu de sa pénible négociation avec Ferdinand , il comprit tout l'avantage que lui donnait ce fait hostile qu'il pouvait attribuer à ce Prince. Interpellant donc vivement d'Hanneucourt sur la certitude de cette nouvelle , il fut si satisfait de l'affirmation de cet officier comme de sa promptitude à la lui apporter, qu'il détacha son étoile de la Légion d'Honneur et Yen décora. Puis, se faisant une arme décisive de ce commencement de guerre, il obtint, ce jour-là même, de Ferdinand la cession du trône à son père , sans conditions , et de Charles IV le traité d'abdication de sa couronne!
Toutefois Ferdinand refusa pendant quatre jours encore de céder ses droits de succession ; mais enfin, le io mai, vaincu par la soumission de Madrid, par les menaces de son père et par celles de Napoléon , il consomma la chute de sa famille en accédant , comme