CHAPITRE
héritier même, après cette lutte de vingt jours, à sa propre déchéance.
J'ai dit les faits sincèrement , comme je les ai vus moi-même, comme j'en ai entendu les récits sur place, et depuis, cent fois encore, de la plupart des personnages que je cite ici. Ces faits parlent assez d'eux-mêmes pour qu'il me soit permis de m'abstenir d'y joindre aucun commentaire. Mais, pour teiv miner par quelques compensations à tout ce que vient de me coûter un récit aussi pénible, je rappellerai la manifestation hostile et perfide du gouvernement espagnol en 1806; le mépris trop mérité qu'inspirait' cette dernière branche régnante d'une famille , dont la déchéance entière importait tant à raffermissement d'une dynastie naissante; la tentation excitée par les scènes intestines de l'Escurial et d'Aranjuez, et parla crainte d'une influence qui pouvait devenir ennemie de l'alliance française et du système continental. Je ferai remarquer la circonstance atténuante de n'avoir plus qu'à substituer une usurpation étrangère à l'usurpation d'un fils sur un père assez indigné pour préférer l'abandon volontaire de son royaume à un étranger, plutôt qu'à ce fils rebelle ! Je rappellerai encore, après l'ambition satisfaite, les égards pour la victime, et qu'enfin à cette ambition intéressée il faut ajouter une plus noble ambition, quelque impuissante qu'elle ait été, celle de faire succéder dans la Péninsule, aux ténèbres des temps barbares où son absurde gouvernement la tenait plongée, toutes les lumières , tous les bienfaits de la civilisation des temps modernes. ! En effet, son but atteint, l'utilité, la grandeur des
résultats pouvaient seuls excuser à ses propres yeux les moyens qui l'y avaient conduit. Aussi le vîmes-nous, aussitôt après, s'efforcer de porter la lumière dans toutes les parties de l'administration de la Péninsule, et de leur rendre la vie et le mouvement : il les abreuva de ses trésors. Ce premier élan de joie fut court, mais si vif et si entier, que, se croyant maître absolu de l'Occident, il ressaisit contre les Anglais l'espoir d'ajouter à leur ostracisme du Continent une agression maritime si puissante , qu'elle en deviendrait irrésistible.
Jamais, par un seul génie, projet aussi vaste ne fut embrassé. Maître des côtes de l'Europe, depuis le Sund jusqu'à Brest , Cadix et Corfou, il conçut la création de cent trente vaisseaux de ligne et d'une multitude de frégates, qui seraient réunis au reste de sa flottille. Trois cent mille hommes seraient habilement répartis à portée de ces bâtiments de guerre et de transports. En Amérique, en Asie, d'autres forces de terre et de mer concourraient. Tout cela devait dans peu de mois être prêt , non-seulement à défendre les colonies du Continent contre l'Angleterre et à lui interdire l'Europe entière, mais encore à menacer son existence en Irlande, dans Londres, et jusque dans l'Inde même, au travers de l'Egypte et par l'Ile de France. Quoi qu'il arrivât, quelques années seulement d'une telle lutte devaient suffire pour ruiner cette ennemie mortelle , d'un côté par la cessation absolue de son commerce , et de l'autre par la dépense que lui imposerait là nécessité d'une défense proportionnée à une aussi gigantesque et universelle attaque ! Conception aussi