CHAPITRE III. 2S
cette cavalerie que lui-même avait' appelée célèbre, s'en inquiéta; et, nie l'indiquant, il m'envoya porter l'ordre à la division Suchet de se former en carrés contre elle.
Cet ordre transmis et exécuté, je crus à propos d'en aller avertir le maréchal. En ce moment une nouvelle et dernière ligne d'infanterie de Ruchel , accourue de Weymar, l'arrêtait en face, à deux cents pas de lui, et l'écrasait de sa mitraille. Lannes nous donna là un exemple remarquable de la sûreté de son coup d'œil. Sur l'avis que je lui communiquai de la crainte et de l'ordre de l'Empereur, il jeta un regard sur sa droite , et sur cette cavalerie dont il ne tint compte. Bien plus, deux de ses canons tiraillaient de ce côté pour la contenir; mais lui, me montrant la ligne d'infanterie ennemie bien plus forte que la nôtre, qui lui faisait front , me pria d'aller chercher ces deux pièces, et de les mettre en batterie à sa gauche, sur un tertre qu'il me désigna. « Dès leur second a coup, me dit-il, vous verrez toute cette ligne d'ina fanterie et d'artillerie se mettre en retraite. »
J'en doutais; mais, en dépit des feux ennemis dirigés contre nous dès que nous parûmes , et malgré l'empressement qu'ont souvent alors les artilleurs de se mettre trop tôt et de trop loin en batterie , dix minutes ayant suffi pour le satisfaire , à notre seconde décharge , et précisément comme il me l'avait dit , la ligne prussienne ploya et se retira !
Ce fut alors qu'un coup de leur mitraille faillit le tuer : il me montrait , en s'en applaudissant , leur mouvement rétrograde , quand ce dernier coup vint déchirer son uniforme sur sa poitrine, qu'il effleura.
Son cheval en fut si effarouché qu'il se jeta sur le mien et faillit me démonter ; mais lui, sans s'occuper de cette blessure et sans perdre l'ennemi de vue : « Les voyez- « vous, s'écria-t-U, ils fuyent tous sur Weymàr! La « route se couvre de leurs caissons ! Courez en avertir « l'Empereur ! »
Je retrouvai Napoléon sur le même plateau , mais plus à gauche. Il était environ trois heures ; il m'é*coûtait , quand plusieurs boulets saxons dirigés sur lui vinrent bondir presque entre mon cheval et le sien. Alors m'interrompant : « Il est, me dit-il, inutile de « se faire tuer à la fin d'une victoire ; mettons pied à « terre. » Et il m'ordonna de faire avancer sur ce point l'artillerie de sa Garde ; après quoi, croyant utile d'insister, je lui répétai l'avis du maréchal Lannes. a Bien, « me dit-il; allez donc, et suivez leur retraite sur « Weymar ; mais avant, voyez devant notre gauche ce « que deviennent ces Saxons, et qu'on en finisse 1 »
Je traversai rapidement la plaine. Elle était couverte de débris de Hohenloe et de Ruchel, que, en ce moment, Murât et notre cavalerie achevaient. A notre gauche Augereau poussait les malheureux Saxons de front et en flanc. Un bataillon de Ney, marchant en carré, commençait à les déborder à droite. Je m'y joignis à l'instant où une dernière charge de hussards saxons s'écoulait devant son front dont elle emporta les balles.
Cependant une profonde et longue colonne d'infanterie s'avançait, du même pas que nous, vers ces mêmes batteries de position qui venaient de tirer sur l'Empereur. Ses derniers rangs engagés entre nos ba-