‹ Histoire et mémoiresChapitre 132 sur 266 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

dans les vignes, un rassemblement de ces énormes vautours si communs dans ce pays. Cette trace , ces débris, la réunion de ces sinistres oiseaux et leur acharnement sur une proie dont je ne pouvais distinguer la forme , ne m'indiquaient que trop l'entrée du village comme le lieu d'un horrible meurtre, et les vautours, la place où Fon avait traîné les victimes. M'arrêter ou reculer en vue de ce repaire d'assassins, c'eût été ou me perdre ou manquer ma mission; il ne me restait de parti à prendre que de le traverser à toute bride. Mais, au moment où je m'engageais ainsi dans ce coupe-gorge, mon guide se mit au pas; il me barra le passage ; je le menaçai de mon sabre ; un coup de sifflet partit : et tout à coup une multitude d'hommes furieux , à physionomies atroces ou qui me parurent telles, s' élançant de plusieurs masures, m'environnèrent, me menaçant de leurs poignards, et poussant • des cris de mort !

Tombé dans ce guet-apens je m'affermissais sur mes élriers , ne songeant plus qu'à choisir le point le plus faible du cercle que par un élan désespéré je pourrais enfoncer peut-être , quand , de ce côté , un vieux prêtre accourant se fit jour lui-même. II. pénétra jusqu'à moi les bras étendus, me couvrit de sa personne, et, par quelques mots rapidement prononcés, fit cesser tout le tumulte. En un instant les poignards disparurent; toutes ces physionomies si féroces changèrent d'expression ; le cercle meurtrier s'ouvrit, et le passage me fut livré.

Je ne pris que le temps de serrer la main à ce boa prêtre, en jetant sur lui un regard pénétré de recon-

î« LIVRE VINGT-TROISifcME.

naissance, et je passai. Mais ce regard et les premiers temps de galop que je fis dans le village , suffirent pour m'expliquer l'heureuse issue de cette aventure. On se souvient que, à l'époque du départ de Ferdinand VII, j'avais été détaché en avant d'Àranda, sur la route que suivait ce Prince. C'était justement dans ce même cantonnement et chez le même curé. Il m'avait reconnu; et voilà pourquoi, satisfait de nos bons rapports et se rappelant la discipline observée, il venait, avec tant d a-propos et un si heureux succès, de m'en témoigner sa gratitude.

Après quelques autres accidents graves, mais trop communs en Espagne et dans des courses aussi rapides pour qu'ils méritent d'être rappelés, j'arrivai au quartier impérial, vaincu par la maladie et tout à fait au bout de mes forces. J'entrai pourtant, et remis mes dépêches à l'Empereur, en lui transmettant les vœux du Grand-Duc de Berg. Mais, plus mort que vif, j'-au-* rais mal satisfait à ses questions s'il eût attendu mes réponses. Il m'en épargna la peine, car, s'il m'interpella sur l'esprit pacifique et la soumission de la Péninsule, ce fut de façon à me convaincre de m'abstenir de .tout ce qui pourrait ébranler en lui une sécurité qui ne pouvait être qu'apparente. Aussi me congédiat-il promptement et fort à temps pour moi; autrement je serais tombé devant lui sans connaissance , comme il m'arriva hors de sa porte, devant un grenadier en faction qui me ramassa.

On me porta à Bayonne, chez Mme de Ravignan, ma parente et mère du prédicateur jésuite alors enfant , et aujourd'hui devenu célèbre. Ce fut de là, et après

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