CHAPITRE V
L'Empereur lui-même tarda peu à quitter Bayonne. Le 8 juillet il avait congédié la Junte après une audience d'une heure, où son extrême et singulier abattement et Fembarras froid et silencieux des députés espagnols, furent remarqués. Le 9 il avait fait partir pour Madrid son frère Joseph. Le 1 5 il avait donné le Royaume de Naples au Grand-Duc de Berg; enfin, le 20 juillet, après la nouvelle de la victoire de Rio-Secco contre l'armée insurrectionnelle de Galice, certain de la libre arrivée de Joseph dans sa capitale, et croyant le premier acte de cette œuvre fatale ainsi accompli , il avait quitté Marrac pour revenir à Paris, en passant par Pau, Tarbes, Toulouse, Mautauban, Bordeaux, Napoléon-Vendée et Nantes.
La presse française était alors dans les mains du Gouvernement ; elle n'avait laissé voir dans la nouvelle conquête que Fincapacité et les honteuses dissensions intestines de la famille déchue, l'importance du résultat obtenu par l'Empereur, et l'énorme extension apparente de sa puissance. Rien donc n'arrêta l'essor de l'enthousiasme dans les provinces méridionales de la France. L'exaltation active et ingénieuse des vives
et chaudes imaginations de ces contrées et leur expressive admiration firent de ce voyage un triomphe continuel !
L'Empereur y répondit à sa manière habituelle. Instruit des besoins de chaque localité par une multitude de renseignements dès longtemps recueillis et médités, il en vérifiait sur place l'importance et décidait aussitôt. Il savait d'avance où porter la main, et par quelles ressources, tirées de son trésor, de celui de l'État, ou des impositions locales , par quelles concessions de terrains ou de bâtiments nationaux, on pourrait pourvoir à l'exécution de tous ses ordres. Ainsi, ponts, routes, canaux, fondations d'hospices, ruines relevées, salubrité, splendeur des villes, tout ce que l'imagination avait rêvé, toutes les affaires privées ou publiques, qui traînaient sans solution dans les bureaux, furent expédiées à sa voix, sous ses yeux, et en quelques heures. Il laissa ces populations dans la surprise et le charme d'avoir vu leurs désirs prévenus , leurs espoirs dépassés , et de s'être trouvées mieux connues de lui que d'elles-mêmes. Elles bénirent l'apparition de ce génie bienfaisant qui venait de combler leurs vœux dans. un voyage si rapide. Napoléon satisfaisait ainsi son esprit créateur et améliorâtes, son besoin d'enchanter et de frapper d'admiration ! Nul plus que lui ne sut étonner !
Il était encore en route, il repassait même dans Bordeaux, où l'on se rappelle son premier séjour et ses instructions pour l'accomplissement de ce funeste acte de Baypnne, lorsque, dans cette même ville, une désastreuse nouvelle lui en fit recueillir les premiers et