CHAPITRE V
tristes fruits dont il sentit toute l'amertume. Déjà les faits avaient démenti ses. prévisions et trompé ses espérances. Habitué à n'avoir affaire jusque-là qu'à des Gouvernements militaires de populations soumises et n'agissant jamais par elles-mêmes, les Princes d'Espagne soustraits, il n'avait considéré que la classe éclairée et supérieure , et tout ce qui composait le Pouvoir ou en attendait les ordres. Le peuple avait été compté pour trop peu de chose. Et quel peuple! ignorant , pauvre , paresseux , il est vrai , mais sobre , grave, orgueilleux; de mœurs loyales et tenaces; d'instincts forts, fiers et généreux, et d'un dévouement inébranlable ! Ce peuple, isolé par caractère et par sa position reculée presque insulaire, était resté étranger et indifférent aux progrès de la civilisation européenne. Répulsif même à tout contact extérieur il se plaisait sKson isolement, qu'augmentait une foi absolue, superstitieuse, et sa soumission à un haut clergé respectable, comme aussi à la foule de ces moines dont tous les intérêts nous étaient opposés et toutes les passions, hostiles.
On n'avait point d'ailleurs assez remarqué son esprit invétéré d'indépendance, et qu'il était bien moins soumis à son Gouvernement qu'à ses propres mœurs. C'était pourtant cette nation , une nation montagnarde , méridionale , de sang africain , guerrière par tradition et par le fait d'une sorte de guerre intestine et continuelle de contrebande , c'était ce peuple que l'on n'avait pas craint de révolter par l'usurpation de ses forteresses et par une invasion insidieuse de conscrits, avec toutes ses charges, qu'ag-
gravaient les odieuses exactions de plusieurs chefs , naguère chassés de Naples pour de tels méfaits, mais incorrigibles : injures portées à leur comble par l'enlèvement de. la Famille Royale , par le sang répandu le 2 mai pour l'accomplir, enfin par le contraste de notre irréligion avec le fanatisme de sa foi religieuse!
Aussi a-t-on vu que, dès le premier mois qui suivit l'acte de Bayonne, l'incendie était devenu presque universel. On avait espéré s'en rendre facilement maitre par quelques démonstrations menaçantes. On avait cru éblouir cette nation par l'apparition du nouveau Roi entouré d'un long et magnifique cortège et de la Junte de Bayonne. On s'était figuré qu'on séduirait un tel peuple par une Constitution libérale mais incomprise, mais toute contraire à ses institutions, à ses mœurs, et aux intérêts de la plupart de ceux dont il recevait l'impulsion!
Néanmoins Joseph avait pénétré jusqu'à Madrid en dépit de la haine générale. Elle avait été contenue sur son passage par la présence de nos armes. Cette entrée en Espagne commença le 9 juillet, et finit le 20. L'Empereur, malgré les avertissements de Joseph, crut pouvoir s'en contenter. Il avait pourtant fallu, pour l'assurer : à sa gauche vaincre l' Aragon, assiéger Saragosse, y perdre quatre mille hommes; et à sa droite gagner, le i4 juillet, la bataille de Rio-Secco. Déjà même, et dès le i4 juin, Cadix révoltée s'étant emparée de notre escadre, l'Espagne entière s'était ouverte aux subsides et aux denrées de l'Angleterre. Enfin Dupont lancé vers Séville et Moncey contre Valence venaient d'être repoussés ; Moncey, par Va-