CHAPITRE Y
perdu la faculté de voir et d'entendre. Il est même trop vrai que, une heure plus tard , quand les efforts déjà victorieux de Vedel lui offraient une dernière v chance , au péril de sa vie , de sauver l'honneur, au lieu de reprendre les armes , se soumettant aux cris furieux des Espagnols et à la crainte d'un massacre, il envoya à Vedel l'ordre de s'arrêter!
Depuis ce coupable et malheureux ordre , la faim , la soif, la chaleur du jour et le découragement du chef, avaient achevé de tout démoraliser. Joseph apprenait que le malheureux Dupont venait de capituler, a et non-seulement pour les restes du corps qui l'entourait, mais pour ses deux autres divisions, libres alors pourtant, victorieuses même, et maîtresses de délivrer leur général ou d'achever sans perte leur retraite; qu'enfin celles-ci, soit remords de leurs fausses manœuvres précédentes, soit pitié pour des camarades menacés d'être égorgés, s'ils s'en séparaient , sont venus se livrer au joug commun; qu'ainsi, le 22 juillet, devant Baylen, vingt mille Français avaient mis bas les armes, en rase campagne, acceptant la honte de la visite de leurs bagages , et se fiant à une promesse inexécutable , celle , pour les deux tiers seulement , d'être renvoyés libres dans leur patrie, par une mer dont le général vainqueur n'était pas plus maître que de l'armée d'insurgés qu'il commandait!
Déjà l'ennemi approchait de Madrid. Le Roi, à cette dernière nouvelle, passa d'une confiance sans doute plus apparente que réelle, dans un trop grand découragement. Neuf jours seulement après son entrée dans sa capitale, il l'abandonna : il en sortit au milieu d'ui*
252 L.VRB VINGT-TROISIÈME.
désordre inexprimable. Ses bagages furent pillés par ses propres troupes, qu'il voulait toujours et ne savait pas assez commander. Sa position, à la vérité , était fausse et bien cruelle : bon et doux jusqu'à la faiblesse, et de mœurs nullement guerrières, il se trouvait malencontreusement placé entre un peuple dont il voulait vainement gagner le cœur, et notre armée furieuse qui ne songeait qu'à s'en venger. 11 ne s'arrêta dans sa fuite que derrière l'Ebre, où il appela à son secours le corps qui assiégeait Saragosse, à l'instant où cette ville allait succomber. Là bientôt l'assaillirent, coup surcoupées nouvelles de la levée du siège de Gironne ; du débarquement prochain, contre lui, du corps de La Romana échappé du Danemark; de la descente en Portugal d'une armée anglaise ; et enfin, de la perte de cet autre Royaume par la capitulation de Cintra, le 3o août ! Junot, devenu duc d'Àbrantès, s'était estimé heureux encore de l'avoir signée au milieu d'une insurrection universelle, et en face d'une armée anglo-portugaise victorieuse et plus que double de la sienne. Dans cette situation désespérée il avait obtenu de Wellington le retour en France, par mer, de plus de vingt mille Français, qui n'avaient guère plus d'autre voie de retraite.
Ainsi, dans la Péninsule presque entière, tout avait . manqué par les causes précitées, et aussi par le choix des hommes. Évidemment, dans cette malheureuse entreprise, la confiance, inspirée par tant de succès précédents, avait produit son effet accoutumé. On avait eu trop de foi dans sa fortune, trop de mépris pour «on adversaire , trop de confiance en plusieurs chefs